dimanche, août 23, 2026
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Élections au Maroc : qui doit payer le prix du bilan avant de demander à nouveau la confiance des électeurs ?

La question posée par l’émission « Massaiya » semblait, au premier abord, porter sur Ceuta et les élections : les événements de la fuite collective vers Ceuta pèseront-ils sur le choix des électeurs marocains ? Mais la phrase ajoutée par le présentateur révèle une autre dimension du débat : « Et de quelle manière ce qui s’est passé pourrait-il profiter à un candidat arrivé, pour reprendre le langage du football, dans le temps additionnel de la compétition électorale ? ». Il s’agit ici de Fouzi Lekjaa, qui a officiellement rejoint en juillet le bureau politique du Parti authenticité et modernité, à environ deux mois des élections, alors qu’il est parallèlement ministre délégué chargé du Budget et président de la Fédération royale marocaine de football.

Mais réduire le débat à Lekjaa serait une erreur, car la véritable question est beaucoup plus large. Ce que Ceuta révèle, c’est que les élections interviennent cette fois avec une exigence préalable : qu’ont fait les élites qui étaient aux responsabilités, qu’est-ce qui a été réalisé, qu’est-ce qui ne l’a pas été et qui doit en répondre ? C’est ici que revient au cœur du débat le premier article de la Constitution de 2011, qui fait du principe de « corrélation entre responsabilité et reddition des comptes » l’un des fondements de l’ordre constitutionnel marocain.

Dans cette perspective, il ne suffit pas aux partis de rappeler que l’élection est un rendez-vous constitutionnel et que le citoyen dispose du droit de choisir. Certes, l’élection est un mécanisme de reddition des comptes, mais cette reddition perd son sens si elle devient un simple rituel électoral qui commence et s’achève par le vote, sans confrontation préalable avec le bilan. Le gouvernement arrivé au pouvoir en 2021 n’avait pas présenté des promesses vagues : il avait proposé des engagements, des programmes et des objectifs, et avait demandé la confiance des électeurs sur cette base. Cinq ans plus tard, la question naturelle n’est donc pas seulement de savoir ce qu’il a réalisé, mais aussi ce qu’il avait promis et n’a pas réalisé, et pourquoi.

C’est précisément à cet endroit que les événements de Ceuta cessent d’être un épisode sécuritaire ou humanitaire isolé du politique. Les milliers de jeunes qui ont choisi de risquer leur vie pour chercher une autre issue ne peuvent être réduits à une cause unique. Mais la scène elle-même impose à l’État et aux partis une interrogation sur la confiance, les perspectives sociales et économiques et la capacité des institutions à convaincre les citoyens qu’elles disposent de réponses à leurs préoccupations. Même si les chiffres concernant les victimes ont fait l’objet de divergences, le Conseil national des droits de l’Homme a considéré l’événement comme une tragédie nécessitant documentation et investigation, faisant état de 14 décès dans les données présentées, alors que d’autres chiffres ont circulé du côté espagnol.

L’intervention de Mustapha Taj est, sur ce point, révélatrice. Il a refusé de transformer l’élection en tribunal expéditif et défendu le droit du citoyen à utiliser son bulletin de vote comme instrument de reddition des comptes. Mais il a également reconnu que le Parti de l’Istiqlal, en tant que composante de la majorité gouvernementale, assumait une part de responsabilité, tout en l’inscrivant dans une responsabilité plus large impliquant l’État, les institutions, la société civile et même les familles. C’est précisément ici qu’il ne faut pas perdre de vue l’essentiel : la responsabilité peut être collective dans les causes d’une crise, mais elle ne peut pas être indéterminée dans la répartition des compétences. Le gouvernement est responsable des politiques relevant de son domaine, le ministre répond du secteur qu’il dirige et le parti participant au pouvoir assume politiquement les choix auxquels il a contribué.

C’est ce qui donne toute son importance à l’intervention d’Abdennasser Oulad Abdellah. Il a déplacé le débat de la question « les électeurs se souviendront-ils de Ceuta ? » vers une interrogation plus profonde : comment demander à un jeune de faire confiance à l’urne lorsqu’il a le sentiment que sa voix n’est entendue que lorsque les partis ont besoin d’elle ? En reliant cette crise de confiance au chômage, à la corruption et aux promesses non tenues depuis 2021, il a en réalité ramené l’élection à sa fonction première : transformer l’expérience du citoyen face au pouvoir en jugement politique sur celui-ci.

Nabila Mounib a poussé cette interrogation plus loin encore en mettant en cause la capacité du paysage partisan actuel à produire une véritable reddition des comptes, en reliant la crise de confiance à la corruption, à la faiblesse de la participation politique et à l’obstruction des perspectives. On peut discuter certaines de ses conclusions ou certains chiffres avancés, mais sa question centrale demeure : les partis sont-ils encore capables de représenter la société et de porter des projets politiques, ou une partie d’entre eux s’est-elle transformée en réseaux électoraux reposant davantage sur l’argent, l’influence et les services que sur une véritable compétition programmatique ?

C’est uniquement dans ce contexte que la présence de Lekjaa dans le débat prend son véritable sens. Il n’est pas une personnalité inconnue surgie de l’extérieur de l’État : il est ministre chargé du Budget depuis plusieurs années, dirige parallèlement la Fédération royale marocaine de football et vient d’entrer officiellement dans l’action partisane. Son droit à se présenter ne nécessite aucune justification et ne devrait faire l’objet d’aucune remise en cause. Mais se présenter est une chose, rendre des comptes en est une autre. Il a le droit de solliciter la confiance des électeurs, et les électeurs ont le droit de l’interroger sur les responsabilités qu’il a exercées, sur les politiques publiques auxquelles il a participé et sur l’argent public relevant de son champ de responsabilité, comme ils peuvent le faire avec tout autre responsable.

C’est ici que le football entre dans le débat, non pas comme accusation contre Lekjaa, mais comme politique publique soumise, elle aussi, à l’examen. L’État a engagé des investissements considérables dans les infrastructures sportives et dans la préparation des grandes compétitions, tandis que le gouvernement met en avant la modernisation des stades et des équipements en perspective de la CAN 2025 et de la Coupe du monde 2030. La question démocratique est dès lors simple : quel est le coût global de cette politique, quels en sont les retours économiques et sociaux, et qu’a-t-elle réellement produit pour la jeunesse et pour le sport national en contrepartie des fonds mobilisés ? Poser ces questions ne constitue pas une accusation ; les interdire au nom des succès sportifs serait tout aussi problématique.

La réussite sportive possède évidemment une valeur nationale réelle, et les performances du football marocain n’ont pas besoin d’être niées. Mais dans un État de droit, les politiques publiques ne peuvent être évaluées uniquement à travers leurs résultats symboliques. L’argent public exige de la transparence, les choix publics exigent une évaluation et tout responsable qui sollicite ensuite un nouveau mandat doit être prêt à répondre de la période à laquelle il a participé. C’est cela, précisément, le sens du principe de corrélation entre responsabilité et reddition des comptes : on ne sanctionne pas quelqu’un parce qu’il a réussi ou échoué politiquement, on lui demande ce qu’il a fait dans la fonction qui lui a été confiée, puis on laisse l’électeur juger.

C’est également dans cette perspective qu’il faut comprendre la métaphore du « temps additionnel ». Lekjaa est entré tardivement dans l’arène partisane, mais la reddition des comptes ne commence pas le jour où il rejoint un parti. S’il est nouveau dans l’organisation partisane, il ne l’est pas dans l’exercice des responsabilités publiques ; son arrivée tardive ne peut donc constituer une protection politique contre le bilan des années précédentes. Pour autant, il serait tout aussi injuste de lui faire porter seul la facture d’une période à laquelle plusieurs gouvernements, partis et institutions ont contribué. La justice politique consiste à ce que chacun assume la part de responsabilité qui lui revient, et non à ce qu’un seul paie pour tous ou que tous échappent à la reddition des comptes.

Ceuta retrouve alors sa juste place dans le débat. Elle n’est ni une arme électorale contre un parti, ni une plateforme destinée à promouvoir un candidat. Elle est un signal politique qui a révélé l’ampleur de la distance qui s’est installée entre une partie de la jeunesse et les institutions. Si les partis veulent convaincre les citoyens que l’élection est réellement un moment de reddition des comptes, ils doivent accepter les questions que les campagnes électorales préfèrent souvent éviter : qu’avez-vous promis ? Qu’avez-vous réalisé ? Où l’argent a-t-il été dépensé ? Qu’est-ce qui a échoué ? Qui en assume la responsabilité ? Et que ferez-vous différemment demain ?

Le vote cesse alors d’être un simple rendez-vous électoral. Il redevient une traduction concrète du principe constitutionnel qui lie la responsabilité à la reddition des comptes. L’électeur n’est pas appelé à délivrer un certificat d’innocence à qui que ce soit, ni à condamner quiconque à l’avance ; il doit voir le bilan, entendre les explications, puis décider. Quant à celui qui est arrivé sur le terrain politique dans le « temps additionnel », il a parfaitement le droit de demander le ballon aux électeurs, mais il doit, comme les autres, répondre d’abord des minutes qu’il a jouées avant le coup de sifflet final.

Et c’est peut-être là que réside le point le plus important de cette émission : sans même le rechercher, elle a ramené toute la question à sa place naturelle : le remède n’est pas de se contenter de chanter les louanges de la démocratie, mais de mettre effectivement en œuvre la Constitution qui, depuis 2011, a choisi la démocratie et la bonne gouvernance, et consacré le principe de corrélation entre responsabilité et reddition des comptes.

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