Lorsque Mohamed Daoudi a évoqué les dysfonctionnements dans la gestion du sport, il ne parlait ni d’un simple document administratif ni d’un banal conflit au sein d’une fédération. Celui qui a déjà exercé les fonctions de secrétaire général de la Fédération Royale Marocaine de Taekwondo connaît cette mécanique de l’intérieur. Ses propos méritent donc d’être pris au sérieux, non parce qu’une déclaration suffit à transformer une accusation en vérité établie, mais parce que son propre parcours donne un poids particulier aux questions qu’il soulève — et rend certaines d’entre elles particulièrement inconfortables pour ceux qui préfèrent que les dossiers sportifs restent confinés au silence.
Daoudi a évoqué les diplômes, les ceintures, les compétitions, les formations et les assurances. Mais il n’avait pas besoin de dresser seul tout le tableau.
Dans les sports de combat, la pratique sportive s’accompagne depuis longtemps d’une succession de paiements : adhésion, assurance, passeport sportif, participation aux compétitions, passage de grade, formation, certificat. Pris séparément, chacun de ces montants peut sembler modeste. Mais lorsqu’ils sont multipliés par des dizaines de milliers de pratiquants, la logique change complètement. Ce qui ressemble, pour une famille, à une série de « petites dépenses » finit par constituer un véritable marché.
Prenons un père marocain qui souhaite inscrire son enfant dans un sport de combat. La rentrée scolaire approche, les fournitures scolaires attendent déjà leur tour et le budget familial n’a pas besoin qu’on lui explique ce que signifie septembre. Puis viennent les compétitions, auxquelles participer peut coûter plusieurs centaines de dirhams. Quatre ou cinq compétitions dans l’année, et la facture commence à parler d’elle-même. Ajoutez l’assurance, le passeport, le passage de grade, la tenue, éventuellement une formation. La question n’est donc pas de savoir si le sport a un coût — évidemment qu’il en a un. La vraie question est : à quel moment le coût de la pratique sportive commence-t-il à se transformer en économie de la pratique sportive ?
L’assurance mérite, elle aussi, autre chose que des formules générales. Si certains clubs demandent, par exemple, 150 ou 250 dirhams par pratiquant alors que le coût réel de la police d’assurance est inférieur, le licencié est en droit de savoir ce que couvre exactement la différence, qui en bénéficie et quel contrat lie l’organisme sportif à l’assureur. Dire à un père « c’est le montant de l’assurance » ne suffit pas. Il a le droit de connaître le niveau de couverture, les conditions, l’assureur, la part revenant à la fédération, celle du club et les éventuelles prestations incluses dans le montant. Lorsqu’il s’agit de dizaines de milliers d’enfants et de jeunes, la transparence n’est plus un luxe : elle devient une obligation.
La Fédération Royale Marocaine de Combat libre et Mixte CLM, par exemple, indique officiellement parmi ses missions la perception de la cotisation fédérale, laquelle comprend une part destinée à la couverture sociale et à l’assurance obligatoire contre les risques liés aux compétitions et manifestations. De son côté, la Fédération de kick-boxing évoquait encore, dans un communiqué publié en 2024, la régularisation des assurances, des grades et des passeports sportifs avant toute participation à une compétition. Le lien financier entre le pratiquant et la structure sportive n’est donc pas une invention journalistique : il fait partie du fonctionnement déclaré de ces disciplines. Reste une question très simple : le pratiquant sait-il toujours ce qu’il paie, pourquoi il le paie et sur quelle base le montant a été fixé ?
Puis viennent les ceintures. Dans les sports de combat, un grade n’est pas un simple morceau de tissu autour de la taille : c’est une reconnaissance du niveau atteint. C’est précisément pour cela que la question devient sensible lorsque le diplôme entre dans un circuit de paiements et de procédures. Le taekwondo marocain a lui-même connu, par le passé, des controverses autour des certificats de ceintures noires, au point que la fédération avait publié en 2015 des communications faisant état de désordres antérieurs concernant des certificats délivrés en dehors du cadre qu’elle reconnaissait. En 2020, la Fédération de karaté avait, pour sa part, annoncé une initiative de distribution gratuite de certificats de grades de base. Ces épisodes ne permettent évidemment pas d’affirmer qu’il existe une « vente des diplômes » généralisée. Ils montrent toutefois que la question des grades et des certificats n’est pas aussi anodine qu’on voudrait parfois le laisser croire.
C’est précisément là que les propos de Daoudi deviennent un point de départ, et non une conclusion. Lorsqu’il évoque la vente de certificats ou les problèmes liés aux grades, le journalisme ne doit ni transformer ses paroles en jugement définitif, ni les contourner. Il doit poser les questions qui suivent naturellement : combien de certificats sont délivrés chaque année ? Combien le pratiquant paie-t-il ? Qui les signe ? Comment sont-ils enregistrés ? Et qui contrôle toute la chaîne administrative et financière qui les accompagne ?
La même logique vaut pour les compétitions. Daoudi a évoqué les conditions et procédures auxquelles serait soumis l’organisation d’une compétition ou d’une activité dans les sports de combat. Nous, journalistes, pouvons aller un cran plus loin : pourquoi ce secteur paraît-il à ce point entouré de procédures et de paiements ? Ces conditions sont-elles réellement identiques dans toutes les disciplines sportives, ou les sports de combat ont-ils fini par développer un modèle particulier où chaque participation devient une opération financière ? Il n’est pas nécessaire d’affirmer que le football ou le tennis ne paient rien. La véritable comparaison porte sur la nature des frais, leur répétition et leur poids pour la famille et le pratiquant.
C’est là qu’apparaît une contradiction très marocaine. Le discours public présente le sport comme une école de citoyenneté, de santé, de discipline et d’intégration. Mais une famille peut découvrir que plus son enfant progresse du simple entraînement vers la compétition, plus la facture s’alourdit. Si la compétition devient davantage une étape commerciale qu’une étape sportive, si le grade devient une étape financière avant d’être une étape technique, alors la question ne porte plus seulement sur la qualité de l’encadrement. Elle porte sur le modèle économique lui-même.
Et ce système n’est évidemment pas né hier avec Daoudi. Certaines fédérations, ligues et structures ont accumulé plusieurs décennies d’existence. C’est pourquoi le débat ne doit pas se transformer en procès d’un seul homme. Daoudi lui-même a appartenu à ce système et y a exercé des responsabilités. La presse est donc parfaitement en droit de lui poser aussi la question : que saviez-vous ? Qu’avez-vous tenté de changer ? Et qu’est-ce que vous n’avez pas pu changer ? La presse ne distribue pas de certificats d’innocence selon les circonstances : ni au responsable actuel, ni à l’ancien responsable, ni au nouveau dénonciateur.
Quant au ministère et à la Direction des sports, la question qui leur est posée est finalement beaucoup plus simple qu’il n’y paraît : existe-t-il des chiffres consolidés et transparents sur les recettes des fédérations provenant des adhésions, assurances, compétitions, formations et certificats ? Ces ressources font-elles l’objet d’un contrôle dont les sportifs, les clubs et le public peuvent connaître les conclusions ? Le ministère affirme lui-même vouloir renforcer la gouvernance des fédérations sportives et avoir engagé un travail de mise en conformité de leurs structures. Si la gouvernance est bien le maître-mot, pourquoi ne commencerait-elle pas par ce que tout le monde comprend immédiatement : l’argent ?
Car au fond, cette question n’est dirigée ni contre le kick-boxing, ni contre le taekwondo, ni contre le karaté, ni contre le judo, ni contre la lutte. Ces disciplines ont formé des champions, structuré des générations et produit des éducateurs qui travaillent souvent avec des moyens dérisoires. Les protéger, c’est justement empêcher que leur image soit contaminée par tout ce qui pourrait donner l’impression que le sport est devenu un système de perception de frais avant d’être un système de fabrication de champions.
Daoudi a creusé le puits. Nous, journalistes, ne prétendons pas savoir ce qu’il y a au fond. Nous disons simplement que les Marocains ont le droit de regarder dedans. Combien entre ? Combien sort ? Qui paie ? Qui encaisse ? Qui assure ? Qui délivre les certificats ? Et qui contrôle tout le monde ?
Si les réponses sont propres, qu’elles soient rendues publiques. Si les chiffres sont conformes à la loi, qu’on le dise clairement. Mais si tout doit rester dans l’ombre pendant que le père paie, que le sportif participe en payant, que le club acquitte ses frais et que la presse applaudit les médailles, alors une question finit fatalement par s’imposer :
Sommes-nous encore en train de former des champions… ou avons-nous commencé à construire un marché autour des champions ?


