Le véritable problème auquel le Maroc est confronté aujourd’hui ne se résume ni à l’approche d’une nouvelle échéance électorale ni à une simple question technique portant sur le taux de participation aux urnes. L’abstention électorale n’est pas née avec les élections de 2026, pas plus qu’elle ne constitue une exception liée à un scrutin particulier. Elle s’est progressivement transformée, au fil des décennies, en un phénomène structurel accompagnant l’expérience politique marocaine depuis ses débuts, avec des intensités variables, jusqu’à devenir un élément presque permanent du paysage national chaque fois que les citoyens sont appelés à élire leurs représentants.
C’est dans cette perspective que les récentes déclarations d’Azouz Sahnaji, membre du Bureau politique du Parti du Progrès et du Socialisme (PPS), revêtent une importance particulière. Non parce qu’elles poseraient pour la première fois la question de la participation électorale, mais parce qu’elles rouvrent un débat qui préoccupe l’État, les partis politiques et la société depuis de longues années. Toutefois, cette lecture soulève en même temps un paradoxe difficile à ignorer : lorsque le diagnostic émane d’un responsable appartenant à un parti ayant participé à la conduite des affaires publiques et siégé dans plusieurs gouvernements, l’interrogation ne s’adresse plus uniquement à la société, mais également à l’ensemble de la classe politique qui, à des degrés divers, a contribué à façonner la réalité qu’elle critique aujourd’hui.
Présenter l’abstention comme le résultat d’un « long processus historique » contient assurément une part importante de vérité. Mais cette analyse demeure incomplète si elle ne prend pas également en compte la responsabilité des élites politiques qui se sont succédé au pouvoir comme dans l’opposition, sans parvenir, bien souvent, à transformer la démocratie d’un simple mécanisme électoral en une expérience quotidienne dont les citoyens perçoivent concrètement les bénéfices à travers l’éducation, la santé, la justice, l’emploi ou encore la qualité des services publics.
En réalité, le citoyen ordinaire ne déserte pas les urnes parce qu’il rejette le principe démocratique. Il s’en éloigne parce qu’après des années de promesses, il ne parvient plus à établir un lien direct entre son vote et l’amélioration de ses conditions de vie. Pour lui, les élections ne constituent ni un exercice constitutionnel ni une abstraction théorique ; elles représentent un test concret de la capacité des institutions élues à transformer son quotidien. Lorsque les crises sociales se répètent, que les inégalités territoriales persistent, que le pouvoir d’achat s’érode et que les élites se renouvellent sans que les politiques publiques ni leurs résultats ne changent réellement, la perte de confiance devient moins un choix idéologique qu’une conséquence logique.
Dans ces conditions, expliquer la faiblesse de la participation uniquement par l’héritage historique ou par les campagnes de discrédit de la politique menées durant les décennies 1970, 1980 et 1990 apparaît insuffisant. Certes, l’histoire explique une partie de la crise ; elle ne saurait toutefois justifier sa persistance plus de vingt ans après les réformes constitutionnelles, le pluralisme politique consolidé et l’alternance gouvernementale. Si les politiques publiques avaient effectivement produit des résultats tangibles dans la vie quotidienne des citoyens, les urnes auraient probablement retrouvé une partie de leur pouvoir d’attraction.
Dans son intervention, Azouz Sahnaji établit également un lien entre la participation électorale et la confiance dans les institutions, considérant qu’un fort taux de participation renforce la légitimité de l’État, notamment face à des défis stratégiques majeurs tels que la mise en œuvre du projet d’autonomie dans les provinces du Sud ou l’organisation de la Coupe du monde 2030. Cette lecture met en évidence une dimension institutionnelle essentielle : la crédibilité d’un État sur la scène internationale ne dépend pas uniquement de ses performances économiques ou de ses infrastructures, mais aussi de la vitalité de ses institutions représentatives et de l’ampleur de la participation populaire à la production de la décision publique.
Toutefois, cette légitimité ne peut être construite uniquement à travers des appels à voter. Elle suppose d’abord la reconstruction de la confiance. Or, la confiance ne relève pas du discours politique ; elle est le fruit d’un processus cumulatif fondé sur la transparence, la reddition des comptes, l’égalité des chances et la conviction du citoyen que son vote est réellement capable d’influencer le cours des décisions publiques.
L’un des passages les plus significatifs de l’intervention de Sahnaji concerne sa dénonciation des « marchands d’élections » et des réseaux clientélistes, qu’il présente comme les premiers bénéficiaires de la faible participation. Son raisonnement est clair : plus le nombre de votants diminue, plus le poids relatif des suffrages achetés ou contrôlés par l’argent et les réseaux d’influence augmente. À l’inverse, une participation citoyenne massive réduit mécaniquement la capacité de l’argent électoral à déterminer les résultats.
Mais cette analyse conduit à une interrogation plus profonde encore : pourquoi ce modèle électoral a-t-il perduré pendant des décennies malgré l’alternance des gouvernements et des majorités parlementaires ? Pourquoi l’argent électoral continue-t-il de revenir au centre du débat à chaque échéance ? La persistance de ce phénomène ne révèle pas seulement une faiblesse du processus électoral ; elle met également en lumière les limites des mécanismes de contrôle, de l’application effective de la loi ainsi que la difficulté des partis politiques eux-mêmes à promouvoir des élites fondées sur la compétence plutôt que sur la puissance financière.
Par ailleurs, les critiques adressées à la performance de l’actuel gouvernement et au déficit de compétence politique de certains ministres, bien qu’elles reposent en partie sur des observations recevables, renvoient une nouvelle fois à la responsabilité collective de l’ensemble du champ politique. La réalité politique marocaine ne résulte pas de l’action d’un seul gouvernement ; elle est l’aboutissement d’accumulations successives auxquelles ont contribué aussi bien les partis de la majorité que ceux de l’opposition. Réduire la crise aux seules autorités actuelles risque donc d’occulter le fait que la crise de la médiation politique dépasse largement le mandat d’un exécutif et touche les fondements mêmes du fonctionnement partisan, des mécanismes de sélection des élites et de leur renouvellement.
Plus révélatrice encore est la conclusion de Sahnaji lorsqu’il souligne un paradoxe bien connu : les Marocains manifestent un profond attachement à leur pays lors des grandes réussites nationales, diplomatiques ou sportives ; ils expriment un patriotisme sincère et une forte fierté nationale. Pourtant, cet attachement ne se traduit pas automatiquement par une participation importante aux élections.
Mais ce paradoxe peut être interprété autrement. Il ne signifie pas que les citoyens auraient perdu leur sentiment patriotique ; il suggère plutôt qu’ils ont progressivement perdu confiance dans les intermédiaires politiques censés transformer cet attachement au pays en politiques publiques efficaces et en institutions représentatives crédibles. Il existe une différence fondamentale entre aimer sa patrie et avoir confiance en ceux qui la gouvernent, entre être fier de son identité nationale et croire à l’efficacité du processus électoral.
Dans cette perspective, lutter contre l’abstention ne consiste pas seulement à multiplier les campagnes de sensibilisation ou les appels à voter. Il s’agit avant tout de réhabiliter la politique elle-même. Cela implique une réforme globale fondée sur le renouvellement des élites, le renforcement de l’intégrité électorale, l’effectivité du principe de responsabilité et de reddition des comptes, la démocratisation interne des partis politiques, l’ouverture aux compétences issues de la jeunesse et, surtout, la reconstruction du lien de confiance entre les citoyens et les institutions sur la base des réalisations concrètes plutôt que des promesses.
En définitive, les déclarations d’Azouz Sahnaji apparaissent davantage comme le diagnostic d’une maladie chronique que comme la découverte d’une réalité nouvelle. Mais aussi pertinent soit-il, un diagnostic demeure insuffisant si ceux qui le portent n’ont pas le courage de reconnaître que l’état actuel de la vie politique n’est pas uniquement imputable aux citoyens ni au gouvernement en place. Il constitue une responsabilité historique partagée entre les différents acteurs qui se sont succédé dans la gestion des affaires publiques.
La véritable question aujourd’hui n’est donc plus de savoir pourquoi les Marocains s’abstiennent de voter ; la réponse est désormais largement connue. La question essentielle est plutôt la suivante : comment se fait-il qu’après plusieurs décennies de réformes, d’expériences politiques et d’alternances gouvernementales, la classe politique continue de poser la même interrogation comme si elle découvrait le problème pour la première fois ? Peut-être parce que la crise n’a jamais résidé dans l’urne elle-même, mais dans la relation de confiance qui la précède, une confiance que la vie politique marocaine n’a toujours pas réussi à reconstruire au point de convaincre le citoyen que son vote peut réellement changer son destin, et pas seulement les résultats d’une élection.


