Qui répond d’une décision qui a changé le destin de la sélection ? Le maintien de Mohamed Ouahbi entre logique de continuité… et absence de culture de la responsabilité
Dans les grandes nations du football, la puissance d’une institution ne se mesure pas uniquement au nombre de ses victoires. Elle se mesure surtout à sa capacité à s’interroger après une défaite. Une élimination n’est pas la fin d’un projet ; elle constitue souvent le début d’un audit, d’une remise en question et d’un examen de conscience. Qui a pris la décision ? Pourquoi ce choix ? Les hypothèses de départ étaient-elles fondées ? Et surtout : qui assume la responsabilité lorsque les résultats ne correspondent pas aux attentes ?
Au Maroc, le scénario semble différent. La défaite est rapidement suivie d’un communiqué réaffirmant la « confiance » dans les responsables, tandis que les véritables interrogations restent confinées à l’opinion publique plutôt qu’aux instances dirigeantes.
C’est précisément ce qui ressort de la décision de la Fédération Royale Marocaine de Football de renouveler sa confiance à Mohamed Ouahbi après l’élimination des Lions de l’Atlas en quart de finale de la Coupe du monde 2026 face à la France. Pour la Fédération, le parcours demeure « honorable et positif ». Pourtant, les déclarations du sélectionneur après cette rencontre ont déplacé le débat bien au-delà du simple résultat sportif, en soulevant une question essentielle : dans quel état d’esprit le Maroc est-il réellement entré sur le terrain ?
Lorsque les mots deviennent une partie de la défaite
Un entraîneur ne perd pas uniquement sur le banc de touche ou dans les choix tactiques. Il peut aussi perdre avant même le coup d’envoi s’il installe inconsciemment le doute dans l’esprit de ses joueurs.
Les propos attribués à Mohamed Ouahbi, expliquant que la France disposait de joueurs d’un niveau supérieur à ceux du Maroc, n’ont pas été perçus par une partie du public comme une simple analyse technique. Ils ont été interprétés comme une reconnaissance préalable de l’infériorité marocaine.
Or, à ce niveau de compétition, un sélectionneur n’est pas un simple commentateur chargé de décrire la réalité. Il est celui qui construit une conviction collective, qui nourrit la confiance du groupe et qui transforme les écarts théoriques en défis à relever.
La véritable interrogation devient alors psychologique avant d’être tactique : le Maroc a-t-il perdu mentalement avant de perdre sur le terrain ?
Les grandes équipes ne disputent jamais une rencontre en cherchant déjà les explications d’une éventuelle défaite. Elles cherchent des solutions.
Une nomination à quelques mois du Mondial : un pari maîtrisé ou une prise de risque ?
Le débat ne peut être dissocié du calendrier ayant conduit à la nomination de Mohamed Ouahbi.
La Fédération avait choisi de modifier la direction technique seulement quelques mois avant la Coupe du monde, reproduisant presque le scénario de Qatar 2022, lorsque Vahid Halilhodžić avait été remplacé à la dernière minute par Walid Regragui, lequel avait conduit le Maroc jusqu’à l’exploit historique d’une demi-finale.
Mais la comparaison s’arrête au calendrier.
En 2022, le résultat avait légitimé la décision. En 2026, l’élimination relance naturellement la question de la pertinence de reproduire un pari identique.
Car une réussite exceptionnelle ne transforme pas une exception en règle permanente.
L’une des faiblesses récurrentes de la gouvernance sportive marocaine réside précisément dans cette tendance à considérer une expérience victorieuse comme un modèle reproductible à l’infini, sans tenir compte des différences de contexte, d’effectif, de pression ou d’adversaires.
Atteindre les quarts de finale suffit-il à clore le débat ?
Pour justifier son choix, la Fédération met en avant plusieurs indicateurs : la progression constante du Maroc dans le classement FIFA, la qualification pour les quarts de finale et les succès accumulés depuis 2018.
Ces éléments sont réels et incontestables.
Mais dans le football de très haut niveau, l’évaluation d’un projet ne repose pas uniquement sur ce qui a été réalisé auparavant.
La véritable question est ailleurs : cette sélection a-t-elle atteint, durant ce Mondial, le maximum de son potentiel ?
Car l’analyse d’une compétition ne peut se limiter au résultat brut. Elle doit intégrer le niveau réel de l’effectif, la qualité de l’adversaire, le déroulement du match, les choix techniques et la préparation psychologique.
Un autre élément a alimenté ce débat : après avoir éliminé le Maroc, la France est apparue beaucoup moins souveraine face à une Espagne extrêmement organisée. Cette séquence a renforcé chez de nombreux observateurs l’idée que l’équipe marocaine disposait peut-être d’une marge de manœuvre plus importante que ne le laissait entendre le discours officiel.
Qu’il s’agisse d’une perception juste ou non, cette lecture révèle surtout une fracture grandissante entre la communication institutionnelle et une partie de l’opinion publique.
Entre protéger la sélection… et protéger les décisions
Dans son communiqué, la Fédération a dénoncé les rumeurs et les campagnes de désinformation ayant suivi la rencontre contre la France, appelant à préserver la sélection nationale des tentatives de déstabilisation.
Sur le principe, personne ne peut contester la nécessité de protéger les joueurs et le groupe contre les attaques injustifiées ou les fausses informations.
Mais une nuance essentielle mérite d’être soulignée.
Protéger une équipe nationale ne signifie pas soustraire les choix stratégiques au débat public.
Dans les grandes démocraties sportives, remettre en question les décisions d’un sélectionneur ou d’une fédération ne constitue pas une tentative de déstabilisation ; cela relève au contraire du fonctionnement normal de la responsabilité institutionnelle.
À partir du moment où toute critique est assimilée à une nuisance, le risque est de refermer progressivement l’espace du débat et de la reddition des comptes.
Pourquoi les grandes compétitions débouchent-elles ailleurs sur des enquêtes… et pas au Maroc ?
À travers le monde, lorsqu’une sélection quitte une grande compétition, les fédérations ouvrent généralement une phase d’évaluation complète : auditions, rapports techniques, analyses internes, parfois même des démissions ou des changements de direction, y compris après des résultats objectivement supérieurs à ceux obtenus par le Maroc.
Cette pratique ne consiste pas à chercher un coupable.
Elle traduit simplement le respect qu’une institution porte à sa propre gouvernance.
Dans de nombreux pays en développement, dont le Maroc, la culture de la responsabilité dans le domaine sportif demeure plus limitée. La continuité est souvent présentée comme une vertu en soi, sans que soient véritablement examinés les coûts, les hypothèses initiales ou les alternatives possibles.
Le débat dépasse donc largement la personne de Mohamed Ouahbi.
Il concerne le fonctionnement même de la prise de décision.
Qui évalue une nomination ?
Qui analyse le choix de son calendrier ?
Qui vérifie que les objectifs fixés correspondent aux moyens mobilisés ?
Et surtout, existe-t-il au sein de la Fédération une instance suffisamment indépendante pour apprécier les décisions prises par ceux qui les ont eux-mêmes adoptées ?
Le Mondial 2030 : la prochaine étape avant d’avoir refermé le dossier 2026 ?
Le même conseil d’administration qui a confirmé Mohamed Ouahbi s’est rapidement projeté vers la préparation de la Coupe du monde 2030 que le Maroc organisera avec l’Espagne et le Portugal.
Officiellement, cette anticipation est logique.
L’organisation d’un événement de cette ampleur exige plusieurs années de préparation.
Mais sur le plan institutionnel, une interrogation demeure.
Le dossier sportif du Mondial 2026 a-t-il réellement été analysé en profondeur avant d’ouvrir celui de 2030 ?
Organiser une Coupe du monde est une réussite.
Être capable de la gagner ou d’y prétendre en est une autre.
Si le Maroc ambitionne d’intégrer durablement le cercle des grandes nations du football, l’exigence première ne réside pas uniquement dans la qualité des infrastructures ou des stades. Elle repose avant tout sur l’existence d’une véritable culture de l’évaluation, de la responsabilité et de la transparence.
Ce que révèle le non-dit
Au fond, le débat ne porte pas uniquement sur le maintien ou non de Mohamed Ouahbi.
La véritable question est plus profonde.
Les décisions stratégiques du football marocain sont-elles devenues pratiquement irrévocables ?
Toutes les grandes nations connaissent des victoires comme des défaites.
La différence réside dans la manière dont leurs institutions réagissent.
Les plus solides considèrent chaque échec comme une occasion de corriger leurs choix.
Les plus fragiles s’attachent avant tout à démontrer que leurs décisions étaient justes, quelles que soient les circonstances.
Entre la confiance légitime accordée à un projet sportif et l’absence de responsabilité institutionnelle existe pourtant un principe fondamental : la gouvernance.
Et c’est probablement sur ce terrain que le Maroc jouera son match le plus important avant même la Coupe du monde 2030.
Car le véritable défi n’est plus seulement d’accueillir le monde.
Il est de construire des institutions sportives où chaque décision peut être évaluée, où chaque responsable peut être interrogé, et où la critique argumentée cesse d’être perçue comme une menace pour devenir l’un des moteurs essentiels du progrès sportif.


