mercredi, juillet 15, 2026
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La protection sociale… quand un programme public devient un véritable projet de société

Lecture analytique de la vision d’Abdelrahim Remaḥ sur les enjeux de la justice sociale et du développement global

Dans l’intervention qu’il a présentée lors de la table ronde organisée à Fès autour de la protection sociale, Abdelrahim Remaḥ, président du Forum marocain pour le développement social, ne se contente pas d’évoquer un chantier administratif ou un simple programme technique visant à élargir la couverture médicale et les mécanismes de soutien direct. Son propos va bien au-delà. Il expose une vision globale selon laquelle la protection sociale constitue la véritable colonne vertébrale de l’État social, dont la réussite ne se mesure pas au seul nombre d’affiliés à la Caisse Nationale de Sécurité Sociale, mais à sa capacité de reconstruire la confiance entre l’État et le citoyen, de renforcer l’économie, de consacrer la justice sociale et de préserver la cohésion nationale.

Sous cet angle, Abdelrahim Remaḥ ne présente pas une simple liste de revendications sectorielles. Il esquisse une véritable feuille de route politique, sociale et culturelle fondée sur une conviction essentielle : aucun développement durable ne peut être atteint tant que la protection sociale demeure un ensemble de textes juridiques ou de programmes circonstanciels, sans devenir une culture collective et une responsabilité nationale partagée.

À la lecture de son intervention, une idée centrale apparaît immédiatement : le Maroc ne souffre pas principalement d’un déficit législatif, mais d’un écart persistant entre la production des normes et leur mise en œuvre effective. Remaḥ rappelle que le Royaume dispose déjà d’un arsenal juridique important, tant en matière de droit du travail que de protection sociale, en parfaite cohérence avec la Constitution de 2011 et les Hautes Orientations Royales. Le véritable défi réside, selon lui, dans l’application rigoureuse de ces dispositions sur le terrain.

À travers cette analyse, il adresse un message clair aux décideurs publics : la valeur d’une loi ne se mesure pas à sa publication au Bulletin officiel, mais à sa capacité à transformer concrètement la vie des citoyens. Une législation qui demeure inappliquée finit par devenir une promesse différée, tandis que la protection sociale elle-même risque de rester un droit théorique que ni le salarié, ni le professionnel indépendant, ni la famille marocaine ne ressentent réellement.

Dans cette perspective, Abdelrahim Remaḥ renverse également une idée largement répandue. Il refuse de considérer la protection sociale comme une charge financière pesant sur l’État ou sur l’entreprise. Il la présente au contraire comme un investissement stratégique au service de la stabilité économique. Un salarié protégé est plus productif, une entreprise structurée est plus compétitive, une économie capable d’intégrer les travailleurs des secteurs formel et informel devient plus résiliente, tandis qu’un État garantissant les droits sociaux réduit la précarité, les tensions sociales et renforce la confiance des citoyens.

Sa réflexion dépasse ainsi l’approche traditionnelle qui limite la protection sociale à sa seule dimension humanitaire. Il l’inscrit directement dans la dynamique du développement économique, considérant que la justice sociale n’est pas l’opposé de la croissance, mais l’une de ses conditions fondamentales.

Remaḥ adresse également un message fort au monde du travail lorsqu’il insiste sur la nécessité de généraliser la déclaration des salariés auprès de la CNSS, de faire respecter le Code du travail, de réformer les régimes de retraite, de structurer le secteur informel, d’élargir l’indemnisation pour perte d’emploi, de mettre pleinement en œuvre la législation relative aux travailleurs domestiques et de renforcer la formation professionnelle. Dans sa lecture, ces réformes ne constituent pas des mesures isolées ; elles forment les composantes d’un même système dont l’équilibre dépend de la cohérence de chacune de ses pièces.

Son analyse laisse entendre que la véritable réforme ne peut résulter d’interventions ponctuelles, mais d’une réorganisation profonde du marché du travail, fondée sur un équilibre entre droits et obligations, garantissant simultanément la stabilité des entreprises, la dignité des travailleurs et des ressources publiques plus durables.

L’un des messages les plus significatifs portés par Abdelrahim Remaḥ consiste précisément à refuser de faire de la protection sociale une responsabilité exclusive du gouvernement. Il élargit le cercle des responsabilités au Parlement, aux organisations syndicales, aux partis politiques, aux associations de la société civile, aux institutions universitaires, aux médias, aux chambres professionnelles ainsi qu’aux institutions religieuses, estimant que la réussite de ce chantier dépend avant tout d’une mobilisation nationale globale.

Au fond, il plaide pour un changement de paradigme : passer d’une logique purement administrative à une véritable gouvernance sociétale, dans laquelle la protection sociale devient un projet collectif élaboré, suivi et évalué par l’ensemble des acteurs nationaux plutôt qu’un simple dossier technique géré par l’administration.

Dans cette logique, Remaḥ confère également une dimension stratégique au dialogue social. En proposant d’inscrire durablement la protection sociale à l’ordre du jour du dialogue tripartite, de créer des commissions spécialisées et d’activer les conseils consultatifs prévus par le Code du travail, il affirme qu’aucune grande réforme sociale ne peut être durable si elle n’est pas construite sur la concertation, la négociation et le partenariat.

Mais son approche ne s’arrête pas aux seules institutions. Il va plus loin en reliant directement la réussite de la protection sociale au niveau de conscience collective de la société. C’est pourquoi il appelle à mobiliser les universités, les centres de recherche, les médias, les chambres professionnelles et à organiser des rencontres ainsi que des assises nationales afin que la protection sociale cesse d’être un dossier réservé aux spécialistes pour devenir un véritable sujet de débat public.

L’une des dimensions les plus originales de sa réflexion réside également dans la place qu’il accorde à la dimension éthique et religieuse. En invitant les institutions religieuses à promouvoir la culture de la solidarité et du soutien mutuel, il rappelle que la protection sociale ne constitue pas uniquement une obligation juridique, mais aussi une valeur profondément enracinée dans les principes humanistes et dans la tradition islamique. Il exprime ainsi une conviction forte : les grandes réformes ne se consolident pas uniquement par les lois, mais également par l’évolution des mentalités.

À travers cette approche globale, Abdelrahim Remaḥ adresse aussi un message implicite à la famille marocaine, et plus particulièrement à la femme marocaine, pilier de la stabilité familiale. La protection sociale ne signifie pas uniquement une indemnité financière ou une couverture médicale ; elle représente un rempart contre la pauvreté, une garantie pour la santé des enfants, une sécurité pour les mères et une protection de la dignité des personnes âgées. Autrement dit, la sécurité sociale devient ici le prolongement naturel de la sécurité familiale.

Il adresse également un message au monde de l’entreprise : le respect des droits sociaux ne doit plus être perçu comme un coût supplémentaire, mais comme un investissement à long terme dans la stabilité, la productivité, l’attractivité économique et la crédibilité des entreprises. Une économie fondée sur le travail décent est, selon cette vision, une économie mieux préparée pour affronter les crises.

Les idées développées par Abdelrahim Remaḥ conduisent enfin à une série de questions stratégiques qui méritent d’alimenter le débat national :

Le Maroc est-il désormais appelé à dépasser l’objectif de généralisation de la protection sociale pour entrer dans une nouvelle phase consistant à mesurer son impact réel sur la qualité de vie des citoyens ?

Peut-on réellement parler d’un État social fort tant qu’une partie importante du secteur informel demeure en dehors des mécanismes de protection ?

Comment construire une véritable justice sociale si une fraction significative du marché du travail échappe toujours aux déclarations obligatoires et aux dispositifs de sécurité sociale ?

La production de nouvelles lois suffit-elle, ou le véritable défi réside-t-il désormais dans la capacité des institutions à les appliquer efficacement tout en assurant une véritable reddition des comptes ?

Enfin, comment faire évoluer la protection sociale d’un chantier gouvernemental limité par les alternances politiques vers une politique publique durable, portée par l’État dans sa continuité institutionnelle ?

Au terme de cette lecture, le message central porté par Abdelrahim Remaḥ apparaît avec une grande cohérence : la protection sociale n’est ni un simple dossier sectoriel ni une réforme administrative parmi d’autres. Elle constitue un véritable projet de civilisation, appelé à redéfinir les relations entre l’État et le citoyen, entre l’économie et la justice, entre le développement et la dignité humaine. Plus le Maroc réussira à faire de ce chantier une responsabilité collective impliquant l’ensemble des institutions et des forces vives de la Nation, plus il se rapprochera de la construction d’un État social solide, où le droit devient une pratique quotidienne, la justice une réalité vécue et la solidarité une culture nationale durable, plutôt qu’un simple slogan.

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