Devant la Chambre des conseillers, le Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, a affirmé que son Exécutif demeurait « pleinement engagé et ouvert à toutes les initiatives parlementaires de contrôle et de législation liées à la souveraineté alimentaire ». Selon lui, la sécurité alimentaire constitue désormais un pilier de la souveraineté nationale et le Maroc a fait, depuis 2008 à travers le Plan Maroc Vert, le choix stratégique de bâtir une agriculture moderne capable de résister au stress hydrique, aux changements climatiques et aux fluctuations des marchés internationaux.
Pourtant, la véritable question ne réside pas uniquement dans les propos du Chef du gouvernement, mais dans celui qui les prononce.
Peut-on aujourd’hui parler de « construction de la souveraineté alimentaire » sans dresser le bilan de dix-sept années de politiques agricoles dont Aziz Akhannouch fut le principal artisan ? N’est-il pas celui qui a dirigé le ministère de l’Agriculture et de la Pêche maritime depuis le lancement du Plan Maroc Vert en 2008 jusqu’à sa nomination à la tête du gouvernement ? Si la souveraineté alimentaire demeure encore un objectif à atteindre, qui porte alors la responsabilité de ce retard ? Le passage du statut de ministre à celui de Chef du gouvernement suffit-il à transformer une responsabilité politique en un nouveau discours institutionnel ?
Ces interrogations ne visent pas une personne. Elles interrogent avant tout la logique de la reddition des comptes dans les politiques publiques.
Lors de son lancement, le Plan Maroc Vert fut présenté comme une véritable révolution agricole. D’importants investissements furent mobilisés afin de moderniser les filières, attirer les capitaux, accroître les exportations et renforcer la valeur ajoutée du secteur. Il serait d’ailleurs difficile de nier que le Maroc a enregistré des avancées significatives dans plusieurs chaînes de production, notamment les fruits rouges, les agrumes et les cultures maraîchères destinées à l’exportation. Les exportations agricoles ont progressé de manière remarquable et le Royaume s’est imposé comme un acteur crédible sur plusieurs marchés internationaux. L’introduction des technologies d’irrigation modernes et l’orientation vers une agriculture plus compétitive ont ensuite été prolongées par la stratégie « Génération Green 2020-2030 ».
Mais les performances économiques ne signifient pas nécessairement que la souveraineté alimentaire a été atteinte.
La souveraineté alimentaire ne se mesure pas uniquement par la valeur des exportations. Elle se traduit avant tout par la capacité d’un État à garantir à sa population une alimentation suffisante, accessible, durable et produite dans des conditions limitant la dépendance aux marchés extérieurs, tout en protégeant les petits agriculteurs et en maintenant un équilibre entre les exigences de l’exportation et les besoins du marché national.
C’est précisément là que surgit le paradoxe.
Ces dernières années, les Marocains ont subi une succession de flambées des prix touchant les viandes rouges, la volaille, les œufs, l’huile d’olive ainsi que plusieurs fruits et légumes. Face à cette situation, le gouvernement a eu recours à l’importation de bovins, d’ovins et de viande rouge, accompagnée d’exonérations fiscales et douanières destinées à limiter la hausse des prix. Pourtant, les résultats de ces mesures continuent d’alimenter un vif débat au Parlement comme dans l’opinion publique.
Dès lors, une question essentielle s’impose : lorsqu’un pays doit importer certaines denrées stratégiques pour stabiliser son marché intérieur, peut-on réellement parler de souveraineté alimentaire ?
À cette interrogation s’ajoute celle de l’eau.
Le Maroc traverse aujourd’hui l’une des plus graves sécheresses de son histoire récente. La diminution continue des ressources hydriques a conduit l’État à accélérer les projets de dessalement de l’eau de mer, la construction de barrages, l’interconnexion des bassins hydrauliques et la redéfinition de sa politique de gestion de l’eau.
Cette réalité conduit inévitablement à une autre réflexion : les choix agricoles privilégiant des cultures fortement consommatrices d’eau et largement tournées vers l’exportation étaient-ils compatibles avec une situation de raréfaction structurelle des ressources hydriques ? Ou bien la recherche de la croissance économique agricole a-t-elle précédé la réflexion sur la durabilité environnementale ?
Ce débat n’est pas nouveau. Depuis plusieurs années, de nombreux économistes, chercheurs et spécialistes des politiques agricoles soulignent la nécessité de rééquilibrer les priorités entre les cultures d’exportation et celles relevant directement de la sécurité alimentaire nationale, entre le soutien aux grands investissements et la protection de l’agriculture familiale, considérant que la souveraineté alimentaire exige une adaptation permanente aux mutations climatiques, économiques et démographiques.
Sous un autre angle, il est intéressant de constater que le Chef du gouvernement appelle le Parlement à exercer pleinement sa mission de contrôle et d’évaluation. Sur le principe, cette démarche est saine : la souveraineté alimentaire ne relève pas uniquement de l’Exécutif, mais constitue un enjeu national impliquant l’ensemble des institutions.
Cependant, un contrôle parlementaire crédible ne concerne pas seulement les politiques futures ; il implique également une évaluation rigoureuse des politiques passées.
Si le Plan Maroc Vert appartient désormais à une étape achevée, il paraît légitime que le Parlement, les institutions de contrôle et l’opinion publique s’interrogent sur son bilan réel : quels objectifs ont été atteints ? Lesquels ne l’ont pas été ? Quel a été le rendement effectif des investissements publics engagés ? Quel impact concret sur les revenus des petits agriculteurs ? Comment ces politiques ont-elles influencé les prix alimentaires supportés par les ménages marocains ? Les priorités ont-elles davantage servi le consommateur marocain ou les marchés d’exportation ?
Dans les grandes démocraties, l’évaluation des politiques publiques n’est jamais perçue comme une attaque contre leurs concepteurs. Elle constitue au contraire la condition indispensable de leur amélioration.
Ainsi, le débat dépasse largement la personne d’Aziz Akhannouch pour interroger la philosophie même de la gouvernance publique au Maroc.
La force d’un État ne se mesure pas à l’ambition des stratégies qu’il annonce, mais à sa capacité d’accepter leur évaluation, leur remise en question et, lorsque cela s’impose, leur réorientation. La souveraineté alimentaire ne se construit pas uniquement dans les discours politiques. Elle se vérifie dans les marchés, dans le pouvoir d’achat des citoyens, dans la sécurité économique des agriculteurs et dans la capacité du pays à garantir durablement son alimentation.
Au fond, la question décisive n’est peut-être plus de savoir si le Maroc dispose d’une stratégie de souveraineté alimentaire. La véritable interrogation est ailleurs : le pays est-il aujourd’hui prêt à conduire une évaluation indépendante, transparente et objective de dix-sept années du Plan Maroc Vert, avec ses réussites comme avec ses limites, avant d’ouvrir une nouvelle étape de sa politique agricole ?
Car une nation qui renonce à évaluer lucidement ses propres politiques risque de revivre les mêmes interrogations, même lorsque les discours changent.


