L’une des paradoxes politiques les plus frappants de cette fin de législature est sans doute que le gouvernement qui défend aujourd’hui l’abandon de l’heure supplémentaire et présente cette décision comme un « retour à la raison et au bon sens » est le même qui a gouverné le pays pendant près de cinq ans sous un régime horaire que plusieurs de ses responsables reconnaissent désormais, implicitement, comme inadapté aux attentes des citoyens.
La question n’est donc plus celle de la pertinence de la décision elle-même. Une large partie de l’opinion publique a accueilli favorablement le retour définitif à l’heure légale de Greenwich. La véritable interrogation porte plutôt sur le temps politique qu’il a fallu pour parvenir à cette conclusion. Les Marocains avaient-ils réellement besoin d’attendre cinq années pour que le gouvernement admette l’existence d’un problème ? Ou bien le problème n’était-il pas l’absence de conviction, mais plutôt l’absence de volonté politique d’agir au moment opportun ?
Lorsque le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, affirme que la suppression de l’heure supplémentaire constitue un « retour au bon sens, loin de toute considération électorale », il ouvre involontairement un débat bien plus vaste que celui du simple changement d’heure. Car en politique, la qualité d’une décision ne se mesure pas uniquement à son contenu, mais également au moment où elle est prise.
Si cette décision est juste aujourd’hui, pourquoi ne l’était-elle pas il y a cinq ans, au début de ce mandat gouvernemental ? Pourquoi avoir attendu les derniers mois de la législature pour répondre à une revendication qui n’a jamais quitté le débat public depuis son apparition ?
Depuis son adoption permanente en 2018, l’heure supplémentaire est devenue l’un des sujets les plus controversés du quotidien marocain. Elle ne représentait pas seulement soixante minutes ajoutées aux horloges du pays ; elle s’est progressivement transformée en symbole d’un débat plus profond sur la relation entre la décision publique et la réalité vécue par les citoyens.
Des parents dénonçaient les départs à l’école dans l’obscurité durant les mois d’hiver. Des spécialistes évoquaient les perturbations du rythme biologique des enfants. Des salariés et des travailleurs commençaient leurs journées avant même le lever du soleil. Année après année, les critiques se sont accumulées sans que le débat ne disparaisse réellement de l’espace public.
Face à ces critiques, les gouvernements successifs ont continué à mettre en avant des arguments économiques liés à la synchronisation avec les partenaires européens, à la compétitivité économique ou encore aux économies d’énergie supposées. Pourtant, malgré ces justifications, le malaise social n’a jamais cessé de s’exprimer.
Ce qui retient particulièrement l’attention dans les déclarations de Ouahbi n’est pas seulement son soutien à la décision actuelle, mais également son aveu selon lequel ce dossier faisait l’objet de discussions permanentes au sein du gouvernement et de la majorité depuis plusieurs années.
Cet aveu soulève une question fondamentale. Si les débats existaient, si les études étaient disponibles, si les différents partis de la majorité échangeaient régulièrement sur le sujet, qu’est-ce qui empêchait alors une décision plus rapide ? L’intérêt des citoyens nécessitait-il réellement autant de temps de réflexion ? Ou bien cette décision était-elle prisonnière d’autres considérations liées aux équilibres politiques et à la difficulté de revenir sur des choix antérieurs ?
Dans les démocraties modernes, reconnaître une erreur et corriger une politique publique n’est pas perçu comme un signe de faiblesse. Au contraire, cela peut être interprété comme la preuve d’institutions capables d’apprendre, de s’adapter et de rectifier leurs trajectoires. Toutefois, la valeur de cette correction dépend aussi de sa rapidité.
Plus l’écart est important entre l’apparition du problème et sa résolution, plus la correction elle-même devient un objet de questionnement politique. Dès lors, le véritable débat dépasse largement la question de l’heure légale. Il concerne la manière dont les décisions publiques sont fabriquées au Maroc.
Faut-il systématiquement plusieurs années pour reconnaître que les citoyens avaient raison ? Les institutions agissent-elles sur la base d’analyses anticipatives et d’évaluations objectives, ou seulement lorsque la pression sociale et politique devient difficile à ignorer ?
Un autre élément mérite d’être souligné. Le gouvernement insiste sur le fait que cette décision n’a aucun lien avec les échéances électorales à venir. Pourtant, l’opinion publique ne juge pas les intentions ; elle observe les faits.
Et les faits montrent que cette décision intervient à l’approche d’un nouveau cycle électoral, après des années de critiques populaires récurrentes. La question n’est donc pas de savoir s’il existe ou non une motivation électorale. La véritable interrogation est de comprendre pourquoi cette décision n’a pas été prise lorsque le gouvernement disposait encore de tout le temps nécessaire pour en mesurer les effets et en assumer pleinement les conséquences.
Sous un angle plus profond encore, cette affaire révèle une problématique récurrente dans la relation entre l’État et la société. Les citoyens n’attendent pas seulement des décisions justes ; ils attendent aussi d’être entendus au bon moment.
Lorsque les citoyens ont le sentiment que leurs préoccupations ne sont prises en compte qu’après des années de débats, la confiance dans les institutions s’érode, même lorsque la décision finale correspond à leurs attentes.
Ainsi, la portée du retour à l’heure de Greenwich ne se limite pas à ses effets sur le sommeil, l’école ou l’organisation du travail. Elle réside également dans le message politique qu’elle envoie : celui de la capacité de l’État à revoir ses choix, à reconnaître ses erreurs et à répondre aux attentes de la société.
Mais une question demeurera au-delà du dossier de l’heure supplémentaire lui-même : si le gouvernement reconnaît aujourd’hui que le retour à Greenwich constitue un « retour à la raison et au bon sens », les Marocains doivent-ils seulement se réjouir de cette décision ? Ou sont-ils également en droit de demander pourquoi il a fallu cinq longues années pour parvenir à ce qui apparaît désormais comme une évidence ?
Car l’essence même de l’action politique ne réside pas uniquement dans la capacité à prendre la bonne décision, mais dans la capacité à la prendre au bon moment.


