Lorsque l’une des figures les plus importantes de la magistrature marocaine, M’hammed Abdenabaoui, place la question du contrôle judiciaire des marchés publics au cœur du débat public, la discussion dépasse immédiatement le cadre technique du droit pour toucher une interrogation plus profonde : comment se construit la confiance dans la gestion de l’argent public, et comment transformer le contrôle en levier de qualité des politiques publiques plutôt qu’en simple mécanisme de vérification a posteriori ?
L’idée défendue par Abdellnabaoui, selon laquelle le contrôle judiciaire ne doit pas être perçu comme un frein à l’action administrative mais comme une garantie de transparence, de protection des deniers publics et de consolidation de la confiance institutionnelle, ouvre une réflexion plus large sur d’autres secteurs tout aussi sensibles, notamment le domaine sportif. Car à l’image des grands projets publics financés par des marchés et des budgets de l’État, le sport national repose lui aussi sur un écosystème complexe fait de fédérations, de ligues, d’associations sportives et de structures administratives, mobilisant des financements publics directs ou indirects.
Dans cette configuration, la question centrale devient inévitable : peut-on étendre la logique du contrôle judiciaire appliqué aux marchés publics au champ sportif, lui aussi financé en grande partie par l’argent public et inscrit dans les politiques publiques liées à la jeunesse, à la santé et à la cohésion sociale ?
D’un premier point de vue, cette extension apparaît non seulement possible mais cohérente, dans la mesure où une part importante des ressources du sport provient de subventions publiques, de partenariats institutionnels et d’investissements étatiques dans les infrastructures. Dès lors, l’introduction de mécanismes de transparence, de traçabilité et de contrôle renforcé pourrait constituer une évolution majeure vers une gouvernance sportive plus responsable et plus lisible.
Cependant, une telle orientation soulève également des défis délicats. Le sport ne se réduit pas à une gestion administrative ou financière : il repose aussi sur une autonomie organisationnelle, une agilité décisionnelle et une logique de performance qui ne supporte pas toujours des contraintes juridiques trop lourdes. Le risque serait alors de transformer le contrôle en rigidité, et la régulation en inertie, si l’équilibre entre autonomie et redevabilité n’est pas soigneusement pensé.
Pour autant, l’expérience comparée montre que l’absence de contrôle efficace dans le secteur sportif conduit souvent à des déséquilibres structurels : opacité dans la gestion, conflits internes, perte de confiance du public et fragilisation des institutions sportives. Dans un contexte où les investissements dans le sport augmentent et où les enjeux économiques et sociaux deviennent plus importants, cette question prend une dimension stratégique.
Lorsque Abdellnabaoui souligne que la qualité des marchés publics dépend de la clarté des règles, de la stabilité de la jurisprudence et de la consolidation de la confiance institutionnelle, ce raisonnement peut être transposé, avec prudence, au domaine sportif. Plus les règles de gouvernance des fédérations et associations sportives sont claires, plus les mécanismes de contrôle sont efficaces et plus la confiance des acteurs – athlètes, entraîneurs, supporters et partenaires – se renforce.
Mais la véritable question ne réside pas uniquement dans l’extension des outils de contrôle. Elle touche à la philosophie même de la gouvernance sportive : faut-il concevoir des systèmes où le contrôle intervient pour corriger les dérives, ou bien des systèmes où la transparence et la responsabilité sont intégrées dès la conception des institutions ?
Au fond, ce débat interroge la nature même de l’État moderne dans sa relation au sport : le sport est-il un espace totalement autonome, ou bien un prolongement des politiques publiques soumis aux mêmes exigences de reddition des comptes et de transparence ? Et le contrôle judiciaire, s’il évolue dans ses outils et ses missions, peut-il devenir non seulement un instrument de sanction, mais aussi un mécanisme préventif capable de garantir la qualité de la gouvernance en amont ?
Ainsi, le débat ouvert autour des marchés publics dépasse son cadre initial pour rejoindre des terrains inattendus, dont celui du sport, où se croisent argent public, passion collective et enjeux de gouvernance. Et la question demeure entière : cherche-t-on uniquement un sport plus performant dans ses résultats, ou d’abord un sport plus solide dans sa transparence, afin que la performance elle-même repose sur des bases plus durables et plus crédibles ?


