Du soutien au cheptel à la crise de confiance : le gouvernement sert-il encore le citoyen ou défend-il son propre bilan ?
La controverse autour du soutien public accordé à l’importation du bétail au Maroc n’est plus un simple débat technique portant sur des chiffres, des subventions ou des mesures exceptionnelles prises pour faire face à la baisse du cheptel national et à la flambée des prix de la viande. Le dossier a désormais dépassé les frontières de l’économie agricole pour devenir le reflet d’une interrogation beaucoup plus profonde : quel est aujourd’hui le véritable rôle du gouvernement dans la vie des citoyens ? Les politiques publiques sont-elles encore conçues pour répondre aux besoins de la société ou évoluent-elles dans des cercles institutionnels dont les effets réels peinent à atteindre ceux qui devraient en être les premiers bénéficiaires ?
Dans les démocraties modernes, les gouvernements ne sont pas évalués à travers leurs discours ni même à travers l’importance des budgets qu’ils annoncent mobiliser. Ils sont jugés à l’aune de ce que le citoyen ressent concrètement dans sa vie quotidienne. Ce dernier ne mesure pas l’action publique à travers les statistiques seules, mais à travers le prix de la viande qu’il achète, la qualité de l’école où il envoie ses enfants, l’accès aux soins ou encore les opportunités économiques qui lui permettent de vivre dignement. Lorsqu’un État consacre des centaines de millions de dirhams à soutenir un secteur donné sans que les effets attendus ne soient clairement perceptibles dans la réalité quotidienne, la question ne concerne plus uniquement l’efficacité de la mesure ; elle touche au cœur même de la gouvernance publique.
C’est précisément ce qui explique la sensibilité politique et populaire du débat autour de la commission parlementaire d’enquête réclamée sur le dossier du soutien au bétail. L’enjeu dépasse largement les montants engagés ou les procédures administratives appliquées. Il touche directement à la relation entre l’État et le citoyen. Le gouvernement a justifié ses mesures exceptionnelles par la nécessité de préserver l’approvisionnement du marché national, de soutenir l’offre et de limiter la hausse des prix. Pourtant, une partie importante de la population affirme ne pas avoir constaté les résultats promis. Au contraire, de nombreux ménages ont continué à subir le poids de la hausse des prix de la viande pendant de longs mois, tandis que la célébration de l’Aïd al-Adha est devenue, pour des milliers de familles, un fardeau financier difficile à supporter, voire une pratique inaccessible.
C’est à partir de là qu’émerge la véritable question politique. Si l’État est intervenu massivement et a mobilisé des ressources publiques considérables, pourquoi les objectifs annoncés ne semblent-ils pas avoir produit les effets attendus ? Sommes-nous face à une défaillance dans la conception des politiques publiques ? À une insuffisance des mécanismes de contrôle et d’évaluation ? Ou à une incapacité à garantir que les aides atteignent effectivement leur finalité économique et sociale ? Ce sont ces interrogations qui donnent toute sa légitimité à la demande d’une commission d’enquête, laquelle apparaît moins comme une bataille partisane que comme une exigence naturelle dans un État fondé sur le principe de la responsabilité et de la reddition des comptes.
Ce qui frappe également dans ce dossier, c’est que l’embarras politique ne concerne plus uniquement l’opposition ou le gouvernement. Il semble désormais toucher certains acteurs de la majorité elle-même. Lorsque des voix issues des partis de la coalition gouvernementale commencent à réclamer davantage de transparence et une divulgation complète des données relatives aux bénéficiaires et aux résultats obtenus, cela traduit un déplacement du débat. Celui-ci ne porte plus seulement sur des choix économiques, mais sur la crédibilité même des institutions.
Car l’opinion publique ne réclame pas uniquement de connaître le montant des fonds engagés. Elle veut savoir qui en a bénéficié, selon quels critères, avec quels résultats et au profit de qui. Cette exigence renvoie directement à la notion de bonne gouvernance. Dans les États modernes, la capacité à dépenser ne constitue pas un indicateur suffisant de réussite. Ce qui importe, c’est la capacité à mesurer l’impact réel de la dépense publique. L’argent public n’est pas une finalité ; il est un instrument destiné à produire des résultats tangibles. Lorsque ces résultats demeurent flous ou insuffisants, la confiance commence progressivement à s’éroder, même lorsque les intentions initiales des décideurs étaient sincères.
Le dossier du soutien au bétail dépasse ainsi largement la seule question agricole. Il remet au centre du débat la fonction sociale de l’État marocain. Le citoyen confronté à la hausse continue du coût de la vie s’intéresse moins aux détails techniques des programmes gouvernementaux qu’aux effets concrets qu’ils produisent. Dès lors, le débat sur les prix de la viande devient un débat sur le pouvoir d’achat, et celui-ci se transforme à son tour en débat sur la justice sociale, l’équité et l’efficacité des politiques publiques.
Dans ce contexte, l’initiative visant à créer une commission d’enquête parlementaire apparaît comme bien plus qu’un simple mécanisme de contrôle institutionnel. Elle constitue un véritable test de la capacité des institutions à exercer un regard critique sur leur propre action. Lorsque les ressources engagées sont des ressources publiques et que leurs résultats sont contestés, la recherche de la vérité ne devrait pas être perçue comme une attaque contre une majorité ou un gouvernement, mais comme une exigence démocratique essentielle. Les démocraties solides ne craignent pas les enquêtes ; elles les considèrent comme des outils de correction, de transparence et d’amélioration.
Dès lors, le véritable enjeu ne réside pas uniquement dans le nombre de signatures nécessaires pour constituer une commission parlementaire ni dans les calculs politiques qui entourent son éventuelle création. La question fondamentale est celle du message adressé aux citoyens. Les institutions choisiront-elles la voie de la transparence complète et de l’explication publique ? Ou les considérations partisanes finiront-elles par l’emporter sur le droit de la société à connaître la vérité ?
Au fond, il ne s’agit ni d’un mouton, ni d’une vache, ni même d’une subvention. L’affaire est infiniment plus profonde. Elle renvoie à la question qui accompagne toutes les expériences gouvernementales à travers le monde : les gouvernements existent-ils pour servir les citoyens ou les citoyens sont-ils condamnés à justifier en permanence les insuffisances des politiques publiques ?
Car un État performant n’est pas celui qui dépense le plus, mais celui qui parvient à transformer chaque dirham issu des ressources publiques en sécurité, en service, en opportunité ou en dignité pour ses citoyens. Lorsque l’écart entre les promesses et la réalité s’élargit, lorsque les discours ne produisent plus les effets annoncés, ce n’est pas seulement l’argent public qui est mis à l’épreuve. C’est le capital le plus précieux de toute nation qui commence à se fragiliser : la confiance.
Et c’est précisément à cet endroit que le dossier du soutien au cheptel cesse d’être un simple débat sectoriel pour devenir le symbole d’une interrogation plus vaste : si la mission fondamentale du gouvernement consiste à protéger le pouvoir d’achat, garantir la justice sociale et améliorer les conditions de vie des citoyens, comment expliquer que de plus en plus de Marocains aient le sentiment de supporter le coût des crises davantage qu’ils ne bénéficient des solutions censées les résoudre ?


