Quand un député de la majorité accuse ses propres alliés : symptôme d’un malaise politique ou début d’une fracture silencieuse ?
À certains moments de la vie politique d’un pays, une déclaration dépasse largement son auteur et devient le révélateur d’un phénomène plus profond. Les propos tenus récemment par le député Abdellah El Mhaijri appartiennent à cette catégorie. Car au-delà de la polémique médiatique qu’ils ont suscitée, ils posent une question fondamentale sur la nature même de la majorité gouvernementale marocaine : comment un élu appartenant à un parti membre de la coalition au pouvoir peut-il se transformer en procureur de ses propres alliés ?
À première vue, il pourrait s’agir d’un simple désaccord politique ou d’une divergence de lecture sur certains dossiers économiques. Mais en réalité, l’épisode révèle quelque chose de plus profond : l’existence d’un malaise croissant au sein de la majorité, dans un contexte où la pression sociale, la hausse du coût de la vie et l’érosion du pouvoir d’achat poussent les responsables politiques à rechercher des espaces de démarcation vis-à-vis des décisions gouvernementales.
Le dossier des hydrocarbures constitue le cœur de cette controverse. Depuis la libéralisation du marché des carburants, la question des prix est devenue l’un des sujets les plus sensibles de la vie publique marocaine. Chaque augmentation à la pompe se répercute directement sur les ménages, les transporteurs, les agriculteurs et, par ricochet, sur l’ensemble de l’économie nationale. Dans ce contexte, les appels à plafonner les prix ou à revoir les mécanismes de régulation se sont multipliés.
Face à ces revendications, El Mhaijri a développé une argumentation fondée sur une lecture juridique et constitutionnelle du problème. Selon lui, le plafonnement des prix ne relève pas uniquement d’une initiative parlementaire, mais d’une responsabilité gouvernementale impliquant des engagements financiers susceptibles d’affecter l’équilibre budgétaire de l’État. Cette position met en lumière une réalité souvent méconnue du grand public : la frontière parfois complexe entre les prérogatives du Parlement et celles de l’Exécutif.
Mais ce qui rend cette intervention politiquement explosive, c’est qu’elle émane d’un élu appartenant lui-même à la majorité. Dans les systèmes parlementaires classiques, la majorité est censée défendre collectivement l’action gouvernementale, tandis que l’opposition en assure la critique. Or, lorsque les critiques les plus virulentes surgissent de l’intérieur même du camp gouvernemental, la frontière entre soutien et contestation devient floue.
Cette situation soulève alors une interrogation plus large : la coalition gouvernementale actuelle repose-t-elle encore sur une vision commune du développement économique et social, ou bien est-elle devenue une simple alliance électorale où chaque composante cherche déjà à préparer l’après-gouvernement ?
Les références répétées aux difficultés économiques, à la flambée des prix, à la situation des éleveurs, à la question des aides publiques ou encore aux déséquilibres observés dans certains secteurs agricoles traduisent également une tentative de se reconnecter avec les préoccupations du citoyen ordinaire. Car derrière les débats techniques et institutionnels se cache une réalité plus concrète : celle d’une population confrontée quotidiennement à l’augmentation du coût de la vie.
Sur le plan institutionnel, cette séquence révèle également une tension persistante entre discipline partisane et liberté d’expression parlementaire. Un député est-il tenu de défendre systématiquement toutes les décisions de la majorité à laquelle appartient son parti ? Ou conserve-t-il le devoir de porter la voix des citoyens, même lorsque celle-ci entre en contradiction avec les choix du gouvernement ?
Cette interrogation n’est pas anodine. Elle touche à la définition même du mandat représentatif dans une démocratie moderne. Car si le parlementaire cesse d’exercer sa fonction de contrôle, le Parlement risque de perdre sa raison d’être. Mais à l’inverse, si les critiques internes deviennent permanentes, c’est la cohérence de l’action gouvernementale qui peut être fragilisée.
L’autre dimension de cette affaire concerne les rivalités qui traversent les formations politiques à l’approche des prochaines échéances électorales. Les débats autour de certaines personnalités influentes, des équilibres internes et des perspectives de leadership montrent que les calculs de succession et les stratégies d’après-2026 occupent déjà une place croissante dans les esprits. Les tensions visibles aujourd’hui pourraient ainsi être moins liées aux dossiers du moment qu’à la préparation des rapports de force de demain.
Ce qui apparaît alors comme une simple controverse médiatique devient le miroir d’un phénomène plus vaste : celui d’un système politique confronté à la nécessité de répondre simultanément aux attentes sociales, aux contraintes économiques et aux ambitions partisanes.
Au final, la véritable question n’est peut-être pas de savoir si Abdellah El Mhaijri a eu raison ou tort de critiquer ses alliés. La question essentielle est ailleurs : lorsqu’un député de la majorité commence à parler comme un opposant, faut-il y voir l’expression d’une vitalité démocratique permettant le débat interne, ou le signe avant-coureur d’une fracture plus profonde au sein de la coalition gouvernementale ?
Car les grandes crises politiques ne commencent pas toujours par des ruptures spectaculaires. Souvent, elles débutent par des questions que plus personne, à l’intérieur du pouvoir, ne parvient à éviter.


