Le dossier des carburants s’est de nouveau imposé au cœur du débat public après la diffusion d’une vidéo du journaliste Younes Aftit. Dans son intervention, celui-ci avance une lecture chiffrée selon laquelle les sociétés de distribution pétrolière réaliseraient des profits mensuels considérables sur le seul gasoil, estimant qu’une part importante de ces bénéfices ne correspondrait pas à des coûts réels mais à des marges excessives supportées, en fin de compte, par les citoyens marocains.
Ce qui confère à cette polémique une portée dépassant largement une simple controverse comptable, c’est que les carburants ne constituent pas une marchandise ordinaire dans l’économie marocaine. Chaque hausse du prix du gasoil ne s’arrête pas à la pompe. Elle se répercute sur le transport des marchandises, sur les coûts logistiques, sur les prix des fruits, légumes et produits de première nécessité, avant de se retrouver dans le budget quotidien des ménages. Le carburant devient alors un multiplicateur silencieux de l’inflation.
Dans sa démonstration, Younes Aftit s’appuie sur un calcul relativement simple. Il part du prix international du gasoil raffiné, y ajoute les frais de transport, les taxes et diverses charges, pour conclure que le coût réel du produit à son arrivée dans les stations-service demeurerait largement inférieur au prix payé par le consommateur final. À partir de là, il estime que les opérateurs du secteur engrangeraient des bénéfices exceptionnels pouvant atteindre plusieurs dizaines de millions de dirhams chaque mois.
La véritable question n’est cependant pas de savoir si les chiffres avancés sont exacts au dirham près. La question fondamentale est ailleurs : pourquoi ce débat revient-il avec la même intensité depuis des années sans qu’une réponse définitive, transparente et unanimement crédible n’ait été apportée à l’opinion publique ?
Depuis la libéralisation des prix des carburants en 2015, le Maroc vit au rythme d’un débat permanent. D’un côté, les défenseurs de la libéralisation considèrent que la concurrence devait permettre une meilleure efficacité du marché et des prix plus compétitifs. De l’autre, de nombreuses voix estiment que le secteur demeure dominé par un nombre limité d’acteurs économiques dont le poids soulève régulièrement des interrogations sur l’intensité réelle de la concurrence.
Au fil des années, le dossier des carburants est devenu l’un des sujets économiques les plus sensibles du pays. Non seulement en raison des profits potentiels des entreprises, mais aussi parce que les citoyens observent quotidiennement un phénomène qui nourrit leur méfiance : les prix semblent réagir rapidement lorsque les cours mondiaux augmentent, mais beaucoup plus lentement lorsqu’ils diminuent.
Cette perception populaire s’est progressivement enracinée dans l’imaginaire collectif. Elle ne repose pas nécessairement sur des calculs détaillés, mais sur une expérience vécue. Le citoyen compare ce qu’il entend des marchés internationaux à ce qu’il constate à la station-service. Lorsque l’écart paraît difficile à comprendre, le doute s’installe.
Pourtant, les données récemment publiées par le Conseil de la concurrence indiquent que les prix du gasoil et de l’essence observés au Maroc entre mars et mi-mai 2026 ont globalement suivi les tendances des marchés internationaux. Selon cette institution, les variations mondiales ont été répercutées dans une large mesure sur les prix pratiqués dans les stations-service.
Mais ces conclusions officielles n’ont pas mis fin aux interrogations. Elles ont plutôt déplacé le débat vers un autre terrain : celui de la composition réelle du prix payé par le consommateur. Même si les prix suivent effectivement les tendances internationales, quelle est la marge réelle réalisée par les distributeurs ? Quelle part revient aux taxes ? Quels sont les coûts exacts du stockage, du transport et de la distribution ? Et surtout, ces informations sont-elles suffisamment accessibles pour permettre aux citoyens de comprendre comment se forme le prix final ?
C’est ici que la question cesse d’être strictement économique pour devenir une question de gouvernance. Car pour une partie de l’opinion publique, le problème ne réside pas uniquement dans le montant affiché à la pompe, mais dans le manque de lisibilité entourant sa formation. Chaque hausse des prix réactive ainsi les mêmes interrogations sur les marges, les mécanismes de contrôle, le rôle des institutions de régulation et l’efficacité réelle du marché.
L’absence de transparence perçue alimente alors les soupçons. Et lorsque les données existent mais demeurent complexes ou peu accessibles, la défiance occupe l’espace laissé vacant par l’explication.
Sur le plan économique, le sujet dépasse largement le secteur pétrolier lui-même. Le gasoil constitue l’artère principale du transport routier marocain, lequel reste le pilier des échanges commerciaux nationaux. Toute variation de son prix se diffuse mécaniquement à travers l’ensemble de la chaîne économique : production, distribution, consommation et pouvoir d’achat.
C’est pourquoi le dossier des carburants ne peut être réduit à une simple question technique. Il touche directement à la stabilité sociale, à la compétitivité économique et à la confiance des citoyens dans le fonctionnement du marché.
Sur le plan politique, la vidéo de Younes Aftit révèle également une réalité plus profonde : la crise de confiance qui caractérise aujourd’hui la relation entre une partie de la population et les chiffres officiels. Lorsque le pouvoir d’achat se dégrade, les citoyens deviennent naturellement plus réceptifs aux discours dénonçant des profits excessifs ou des situations de rente. Et lorsque les institutions peinent à convaincre ou à communiquer de manière suffisamment pédagogique, chaque augmentation de prix devient un terrain fertile pour les suspicions.
La portée de l’intervention de Younes Aftit réside peut-être moins dans le chiffre qu’il avance que dans la question qu’il remet au centre du débat national : qui contrôle réellement le marché des carburants ? Et qui est aujourd’hui capable de convaincre les citoyens que le prix payé à la pompe reflète effectivement un marché concurrentiel, transparent et équitable ?
Au fond, la controverse autour des profits des sociétés pétrolières pourrait n’être que la partie visible d’un enjeu plus vaste. Les États ne sont pas seulement jugés sur leur capacité à fournir des biens et des services. Ils le sont aussi sur leur capacité à convaincre leurs citoyens que les règles du jeu économique sont justes, que les mécanismes de contrôle fonctionnent efficacement et que l’intérêt général demeure protégé.
Lorsqu’un simple litre de gasoil devient un sujet récurrent de controverse nationale, la question dépasse alors le carburant lui-même. Elle touche à un capital autrement plus précieux : la confiance. Et contrairement au pétrole, cette ressource ne peut ni être importée ni remplacée lorsqu’elle vient à manquer.


