La bataille autour du projet de loi n°66.23 relatif à la profession d’avocat dépasse désormais largement le cadre technique de la régulation d’un métier juridique. Elle s’impose, en réalité, comme une confrontation ouverte sur la conception même de l’État de droit au Maroc et sur la place de l’université dans l’architecture globale de la justice. La scène observée mercredi, devant le Parlement, où des dizaines d’enseignants-chercheurs en sciences juridiques venus de différentes villes du Royaume se sont rassemblés, ne relève plus d’une simple mobilisation corporatiste. Elle traduit une tension profonde autour du lien entre production du savoir juridique et exercice professionnel du droit.
Au cœur de cette contestation, les universitaires ne dénoncent pas uniquement des dispositions juridiques précises, mais une philosophie générale perçue comme restrictive. Le ministère de la Justice, dirigé par Abdellatif وهبي, est accusé par les protestataires de dessiner progressivement une architecture professionnelle qui fragilise les passerelles entre l’université et les métiers de la justice, au lieu de les renforcer. Les slogans brandis — « l’université est partie prenante de la justice » ou encore « non à l’exclusion des compétences académiques » — traduisent une inquiétude plus structurelle : celle d’un déséquilibre entre réforme institutionnelle et ouverture des champs professionnels.
Les articles 13 et 14 du projet de loi cristallisent particulièrement les tensions. Ils maintiennent le principe d’incompatibilité entre l’enseignement universitaire et la profession d’avocat, tout en imposant, selon les opposants, des conditions jugées restrictives, notamment l’obligation de démissionner de l’université pour exercer le barreau, ainsi qu’une limite d’âge fixée à 55 ans. Pour les enseignants-chercheurs, ces dispositions ne relèvent pas d’un simple encadrement administratif, mais d’une logique d’exclusion progressive des compétences académiques du champ pratique du droit.
Au-delà du désaccord juridique, c’est une vision du rôle de l’université dans la production de la justice qui se trouve interrogée. Pour les protestataires, l’enseignant-chercheur n’est pas un acteur extérieur à la profession, mais un maillon essentiel dans la formation des magistrats, avocats et praticiens du droit. L’exclure de l’exercice professionnel revient, selon eux, à rompre un équilibre historique entre théorie et pratique, et à appauvrir la qualité globale du système juridique.
Plusieurs intervenants ont souligné que les expériences comparées, notamment en France ou en Espagne, montrent au contraire une porosité assumée entre enseignement universitaire et exercice du barreau. Dans ces systèmes, la double pratique est souvent perçue comme un facteur d’enrichissement mutuel, permettant de relier la réflexion doctrinale aux réalités du contentieux. Le Maroc, à l’inverse, semble s’orienter vers une séparation plus stricte, que les universitaires jugent contre-productive dans un contexte de complexification croissante du droit.
Derrière cette contestation, se dessine également une critique plus large de la méthode de réforme. Plusieurs acteurs du champ juridique estiment que les projets législatifs récents sont élaborés selon une logique verticale, insuffisamment adossée à un dialogue approfondi avec les professionnels concernés. Les tensions successives avec les notaires, puis avec d’autres professions juridiques, nourrissent l’idée d’un déficit de concertation structurelle dans la conduite des réformes de la justice.
Cette situation révèle une crise de confiance progressive entre le ministère de la Justice et les différents corps professionnels. Pour les enseignants-chercheurs, le problème ne réside pas uniquement dans le contenu du projet de loi, mais dans une accumulation de réformes perçues comme imposées plutôt que co-construites. L’ampleur de la mobilisation devant le Parlement traduit ainsi une rupture de perception sur la manière dont les politiques publiques de justice sont élaborées.
Dans ce contexte, la question centrale dépasse la seule organisation de la profession d’avocat : elle touche à la définition même du modèle de justice que le Maroc souhaite consolider. Entre une approche fondée sur la séparation stricte des rôles et une logique de complémentarité entre université et pratique professionnelle, deux visions semblent désormais s’affronter.
Les protestataires affirment, pour leur part, ne pas revendiquer des privilèges, mais un cadre équilibré permettant de préserver l’intégration des savoirs académiques dans l’exercice du droit, tout en garantissant l’indépendance de la profession d’avocat. Ils estiment que la réforme, dans sa forme actuelle, risque d’affaiblir l’université en la coupant progressivement des dynamiques concrètes de la justice.
À mesure que le débat s’intensifie, le projet de loi 66.23 apparaît ainsi comme un révélateur d’un enjeu plus large : celui de la relation entre savoir et pouvoir juridique, entre production académique et exercice professionnel, et plus largement entre université et État dans la construction de la justice contemporaine.


