jeudi, avril 30, 2026
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« L’autofiction ou la dissolution des frontières du vrai et du fictif : quand l’écriture de soi devient un espace de trouble et de reconfiguration du réel littéraire »

Dans un contexte où les frontières du récit contemporain deviennent de plus en plus poreuses, un nouvel ouvrage critique vient relancer le débat autour de l’écriture de soi et de ses formes hybrides. Le chercheur Younès Idrissi publie aux Éditions des Narrations, à Casablanca, un essai intitulé « L’autofiction : concept, caractéristiques et enjeux », une réflexion dense de près de 200 pages qui interroge l’un des dispositifs narratifs les plus discutés de la littérature moderne.

L’ouvrage s’inscrit dans une démarche à la fois théorique, historique et problématique, en retraçant la genèse du concept depuis les années 1970, période durant laquelle le terme s’impose dans le champ critique occidental à travers notamment les travaux de Serge Doubrovsky. À partir de là, l’auteur engage une interrogation centrale : l’autofiction relève-t-elle d’un simple effet de mode postmoderne ou constitue-t-elle une véritable catégorie littéraire en voie de légitimation institutionnelle ?

Dès l’ouverture de son analyse, Idrissi pose une hypothèse structurante : l’autofiction ne se substitue ni au roman ni à l’autobiographie, mais s’inscrit dans un espace intermédiaire où ces deux formes dialoguent, se croisent et se reconfigurent. Elle ne supprime pas les écritures de soi traditionnelles — journaux, mémoires, autobiographies ou romans autobiographiques — mais elle les déplace en proposant une autre manière de construire le sujet narratif. Celui-ci n’est plus seulement un témoin de sa propre expérience, mais une instance de construction discursive, où la mémoire, le langage et l’imaginaire s’entrelacent.

Dans cette perspective, l’autofiction apparaît comme une écriture hybride, à la fois ancrée dans le réel et traversée par la fiction. Elle refuse ainsi les oppositions rigides entre vérité et invention, pour proposer une forme de récit où le sujet devient une construction narrative mouvante, produite dans et par le texte. Le lecteur, dans ce dispositif, n’est plus un simple récepteur, mais un acteur implicite de la production de sens.

L’ouvrage met ainsi en lumière une remise en question profonde des catégories classiques de la littérature. Là où la critique traditionnelle séparait strictement autobiographie et fiction, l’autofiction introduit une zone d’indétermination où les frontières s’effacent au profit d’un jeu d’interférences constantes. Le texte devient alors un espace instable où le vécu et l’imaginaire cohabitent sans hiérarchie établie.

Sur le plan de l’architecture du livre, Younès Idrissi propose une construction en trois temps. Le premier chapitre revient sur la définition du concept à travers une comparaison systématique avec le roman et l’autobiographie, afin d’en cerner les points de convergence et de divergence, avant d’en analyser les implications linguistiques et terminologiques. Le deuxième chapitre s’attarde sur les principales théories critiques ayant accompagné l’émergence de l’autofiction depuis sa formalisation, tout en explorant ses manifestations dans la littérature arabe, tant au niveau de la production textuelle que de la réception critique. Le troisième chapitre, enfin, élargit la réflexion aux prolongements du concept : postmodernité, psychanalyse, écriture féminine, ainsi que la tension persistante entre fiction et non-fiction.

Ce parcours analytique révèle que l’intérêt de l’autofiction ne réside pas uniquement dans sa définition, mais dans sa capacité à interroger les fondements mêmes de l’acte d’écrire. En brouillant les repères entre réel et imaginaire, elle oblige la critique à repenser ses outils d’analyse et à dépasser les classifications rigides héritées de la tradition littéraire.

L’ouvrage se clôt sur une synthèse conceptuelle visant à proposer une définition intégrative de l’autofiction, non pas comme une catégorie fermée, mais comme un champ ouvert, en constante reconfiguration. Une approche qui refuse la clôture théorique au profit d’une lecture dynamique des pratiques d’écriture contemporaines.

À travers cette contribution, Younès Idrissi s’inscrit dans une dynamique critique qui cherche à réinterroger les mutations du récit moderne, où l’écriture de soi ne relève plus de la simple restitution mémorielle, mais d’un processus de reconfiguration narrative permanent, au croisement du vécu, du langage et de l’imaginaire.

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