Dans un contexte où le débat jurisprudentiel croise les profondes transformations que connaît la société marocaine, il est essentiel de rappeler la référence suprême de l’État. Le discours royal affirme, dans son essence, qu’“il n’y a pas d’interdiction de ce qu’Allah a permis, ni d’autorisation de ce qu’Il a interdit”, reflétant ainsi un équilibre délicat entre les constantes religieuses et les finalités d’un ijtihad ouvert sur la réalité. Dans cette perspective, le débat autour du témoignage de la femme, tel que soulevé par l’écrivaine Chamae El Yaacoubi, devient bien plus qu’une simple controverse juridique classique ; il constitue une interrogation qui rouvre la relation entre le texte, l’interprétation et la réalité en mutation.
Dans ce cadre, la lecture proposée par Chamae El Yaacoubi ne semble pas être une simple reproduction d’un débat ancien, mais une tentative de déconstruction de l’un des concepts les plus sensibles du système de preuve et de justice. L’enjeu ne réside pas uniquement dans les textes eux-mêmes, mais dans la manière dont des lectures historiques ont été figées dans une réalité sociale dont la structure a profondément changé, notamment avec la présence de la femme aujourd’hui dans différents domaines de décision, de savoir et de production.
Dès le début, El Yaacoubi tient à inscrire sa thèse dans son contexte historique, estimant que ce qui est perçu aujourd’hui comme un “jugement ثابت” n’était à l’origine qu’une réponse à une réalité sociale déterminée, dans laquelle les rôles étaient structurés selon une division stricte entre espace public et espace privé. Ainsi, son approche ne vise pas à nier l’héritage, mais à en déconstruire les conditions de production, ce qui constitue un point central de sa pensée.
L’analyse de son discours montre qu’elle ne remet pas en cause la règle juridique en elle-même, mais critique plutôt sa “fossilisation” en dehors de son contexte. Elle suggère clairement que le problème ne réside pas dans le texte, mais dans la lecture qui transforme l’historique en absolu. Elle adresse ainsi un double message : à la société qui adopte ces règles sans remise en question, et aux acteurs religieux et institutionnels qui hésitent encore à ouvrir la porte de l’ijtihad. Sa logique repose sur une idée précise : si la réalité change, les outils de sa compréhension doivent nécessairement changer.
En profondeur, le discours d’El Yaacoubi dépasse le cadre du débat juridique pour devenir une critique implicite d’un déséquilibre dans la relation entre le droit et la société. Elle met en évidence une contradiction frappante : une femme à qui sont confiées quotidiennement des tâches complexes dans la justice, la médecine ou l’ingénierie, mais qui peut être confrontée à une certaine réserve lorsqu’il s’agit de témoignage dans certaines affaires. Cette contradiction n’est pas un simple paradoxe, mais un indicateur d’un décalage structurel entre les transformations sociales et le cadre juridique qui les encadre.
Le message adressé à la femme marocaine comporte également une dimension implicite de valorisation, réaffirmant sa place réelle dans le tissu social, loin des représentations traditionnelles réductrices. Toutefois, elle ne fait pas porter à la femme la responsabilité de ce déséquilibre, mais oriente le regard vers les structures intellectuelles et juridiques qui restent, dans certains aspects, en retard par rapport à cette évolution. Ici, son discours rejoint des enjeux plus larges liés à l’autonomisation de la femme en tant que levier de développement, et non comme simple question sociale isolée.
Quant au responsable institutionnel, El Yaacoubi le place face à une responsabilité délicate : doit-il rester le gardien de lectures figées dans le passé, ou devenir un acteur du renouvellement de leur compréhension au service des finalités de justice ? Cette question n’est pas posée de manière directe, mais elle est fortement présente en filigrane, notamment lorsqu’elle affirme que le témoignage est un moyen de réalisation de la justice et non une fin en soi. Ainsi, le débat se déplace de la question “qui témoigne ?” à la question “comment réaliser la justice ?”.
En reliant cette thèse aux contextes globaux, il apparaît que la question n’est pas uniquement juridique, mais touche au cœur même du projet de développement au Maroc. Toute forme d’exclusion, même partielle ou symbolique, d’une catégorie active de la société, a nécessairement un impact sur la dynamique de production et la confiance dans les institutions. De plus, la persistance de cette contradiction peut nourrir des tensions culturelles entre un discours moderniste prônant l’égalité et un discours traditionnel attaché à des interprétations héritées, posant ainsi un défi à la fois politique et culturel.
À partir de la lecture de Chamae El Yaacoubi, un ensemble de questions stratégiques s’imposent :
Sommes-nous face à des textes qui nécessitent une nouvelle compréhension, ou à une réalité qui impose une nouvelle interprétation ?
Dans quelle mesure les institutions religieuses et juridiques peuvent-elles accompagner les transformations sans entrer en conflit avec les référentiels ?
Peut-on atteindre une justice réelle dans un système de preuve qui ne reflète pas fidèlement la place des acteurs dans la société ?
Et surtout, qui aura le courage d’ouvrir ce débat en dehors des logiques d’affrontement idéologique ?
En définitive, Chamae El Yaacoubi propose un appel calme en apparence, mais profond dans son essence : repenser les évidences non pas pour les déconstruire, mais pour les reconnecter à leur esprit originel fondé sur la justice. Un appel qui, s’il est pris au sérieux, pourrait constituer une porte d’entrée vers un débat plus large sur la conciliation entre l’authenticité de la référence et les exigences de la transformation.


