La séance tenue aujourd’hui jeudi au Parlement marocain pour évaluer la Stratégie nationale du sport 2008-2020 n’était pas simplement un rendez-vous protocolaire pour énumérer les réalisations, ni un exercice rhétorique superficiel de louange. Elle a révélé, en profondeur, un moment politique par excellence, mêlant évaluation et responsabilisation, tout en invoquant le passé pour justifier le présent, alors que les questions sur l’avenir restaient suspendues entre texte légal et réalité sur le terrain.
Discours sur les réussites… quand l’État parle en langage symbolique
Dans son intervention, Mohamed Saad Brada, ministre de l’Éducation nationale, de l’enseignement préscolaire et des sports, a mis en avant toutes les réalisations dans le domaine sportif sous l’égide de la sollicitude royale, considérée comme le moteur principal de ce qu’il a appelé « des transformations structurelles et des réalisations historiques ». Le rappel de la conférence de Skhirat en 2008 n’était pas anodin ; il établit un récit officiel selon lequel la réforme est un processus continu, et que ce que nous voyons aujourd’hui n’est que le fruit d’un cheminement de plus d’une décennie et demie.
Le langage du ministre était celui des chiffres et des symboles : demi-finale de la Coupe du Monde au Qatar 2022, titres mondiaux pour les catégories jeunes, médaille d’or olympique de Sifan El Bakkali, rayonnement paralympique présenté comme un signe de leadership continental. Des réalisations incontestables, qui servent également de bouclier politique pour atténuer l’impact des questions critiques concernant ce qui n’a pas été accompli et sur les sports restés dans l’ombre.
Le football en tête… et les autres sports en marge
Malgré les références aux sports olympiques et paralympiques, la place du football reste prédominante, tant dans les exemples que dans l’investissement symbolique. Cela pose la question : le Maroc a-t-il réellement réussi à construire un système sportif équilibré, ou a-t-il surtout réussi à créer un modèle footballistique exceptionnel sur lequel se greffent les autres déficits ?
Cette question n’est pas nouvelle et a accompagné la mise en œuvre de la Stratégie nationale du sport depuis ses débuts. Les sports individuels, les sports en salle et les arts martiaux se sont souvent retrouvés à la merci d’un faible soutien ou de choix administratifs instables, malgré leur capacité à produire des champions avec des moyens limités.
Infrastructures : entre logique événementielle et proximité
Lorsque le ministre a abordé les infrastructures, le discours semblait plus rassurant. Grands stades, installations de normes internationales, préparation à accueillir la Coupe d’Afrique 2025 et la Coupe du Monde 2030. Cependant, ce récit soulève une question implicite : dans quelle mesure ces investissements massifs servent-ils le tissu sportif quotidien ? Se traduisent-ils réellement par un développement sportif de base, ou restent-ils liés à la logique des grands événements et à l’image internationale de l’État ?
La référence aux « terrains de proximité » apparaît comme une réponse préventive à cette critique, mais elle reste générale, sans chiffres précis ni évaluation objective de l’efficacité de cette politique, notamment dans les zones rurales et marginales.
Gouvernance… le mot-clé qui cache les tensions
Les moments les plus révélateurs de l’intervention de Brada ont été ceux où il a parlé de bonne gouvernance, de contrats d’objectifs et de coordination avec les fédérations sportives. Ici, le discours passe de l’éloge à l’allusion, de la célébration à l’avertissement subtil. La répétition de termes tels que « efficacité », « performance » et « approche contractuelle » indique implicitement que des dysfonctionnements existent et que la confiance entre le ministère et certaines fédérations n’est pas optimale.
Pourtant, sous le manteau de la gouvernance et du langage de la performance, se cachent des réalités qu’il est difficile d’ignorer. Alors que le discours officiel évoque la coordination stratégique et les contrats d’objectifs, des situations préoccupantes émergent sur le terrain, soulevant des questions majeures sur qui bénéficie et qui est marginalisé dans le système sportif.
Dans ce contexte, il est impossible de lire les tensions entre certaines instances administratives et les fédérations sportives en dehors des préoccupations implicites, qui vont au-delà du traitement technique des dossiers et ressemblent à une démonstration de force et de domination symbolique. Bien que ces fédérations respectent les conditions légales stipulées par la loi 30.09 relative à l’éducation physique et au sport, certaines — notamment la Fédération royale marocaine de Jiu-Jitsu brésilien et disciplines similaires — se sont retrouvées face à une administration tutelle de manière injustifiée, dans des conflits dépassant les aspects techniques et touchant à des perceptions culturelles et sociales sur l’identité et l’appartenance dans le domaine sportif. Dans certaines narrations médiatiques et populaires, ce conflit a été interprété comme une interrogation sur la possibilité que les origines culturelles ou le nom de famille influencent de manière non déclarée l’allocation du soutien et des ressources.
Cette situation ne remet pas en cause le droit de l’État à organiser et gérer le secteur, mais elle soulève clairement une autre question : dans quelle mesure les concepts de gouvernance et de contrôle peuvent-ils être exploités à des fins non déclarées, ou pour justifier des décisions administratives qui deviennent, dans la pratique, des obstacles au développement des sports émergents et des talents individuels ?
Loi 30.09… reconnaissance tardive des limites
Fait notable, le ministre a reconnu explicitement la nécessité de réviser la loi 30.09 relative à l’éducation physique et au sport. Cette reconnaissance implique une critique indirecte d’une période entière, où cette loi était considérée comme un cadre avancé, avant que la pratique ne révèle sa fragilité et ses limites à accompagner les transformations.
La loi, dans sa version actuelle, ne règle pas suffisamment l’autonomie des fédérations, les mécanismes de reddition de comptes ni la protection de la diversité sportive. Ainsi, l’appel à sa révision n’est pas uniquement technique, mais également politique, puisqu’il redistribuera les rôles entre l’État et les acteurs sportifs, ainsi qu’entre le centre et les régions.
Sport régional : promesse différée ou horizon nouveau ?
Le discours de Brada sur le sport régional et la création de conseils régionaux et de pôles d’excellence a remis au centre un rêve ancien : transférer le pouvoir décisionnel du sport de Rabat vers les régions. Cependant, ce rêve s’est heurté historiquement à la résistance du centre, au manque de compétences régionales et à l’absence d’une vision financière claire.
La question qui se pose aujourd’hui : sommes-nous devant une véritable volonté de partager le pouvoir sportif, ou devant un recyclage des mêmes slogans dans un nouveau format ?
Entre discours et réalité
La séance parlementaire a clairement révélé que le sport marocain se trouve à un carrefour. Un discours officiel rassurant, basé sur des réalisations tangibles, mais évitant de plonger profondément dans les dysfonctionnements du système. En parallèle, la réalité vécue par les fédérations, entraîneurs et athlètes est faite de ambitions et de contraintes mêlées, où la ligne entre réforme et restriction devient parfois floue.
Aujourd’hui, le défi n’est pas de prononcer davantage de discours, mais d’avoir le courage de reconnaître que le progrès sportif ne se mesure pas seulement en trophées et médailles, mais en équité du système, égalité des chances et capacité à accueillir tous les sports, pas seulement ceux qui attirent la lumière.


