mercredi, juillet 1, 2026
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Lorsqu’un parti enquête sur un gouvernement dont il est membre… La majorité marocaine est-elle entrée dans l’ère de l’autocontrôle ou au début d’une crise de confiance ?

Dans la vie politique, il est courant que les partis composant une majorité gouvernementale divergent sur les priorités ou les méthodes de gestion. Mais lorsqu’un parti siégeant au gouvernement décide de soutenir, voire d’impulser, une enquête sur l’un des dossiers les plus controversés issus des politiques publiques auxquelles il a lui-même participé, il ne s’agit plus d’un simple désaccord politique. C’est un événement qui dépasse largement le dossier des subventions accordées aux importations de bétail et pose une question fondamentale sur la nature même de l’action gouvernementale, les limites de la solidarité entre partenaires de coalition et le sens de la responsabilité politique dans une démocratie.

Les déclarations de Fatima Saâdi, membre de la direction collégiale du Parti Authenticité et Modernité (PAM), annonçant que son parti prépare un document politique consacré au dossier des aides à l’importation du bétail et soutient l’initiative de son groupe parlementaire en faveur de la création d’une commission d’enquête, révèlent que le débat ne porte plus uniquement sur les prix des moutons ou les mécanismes de subvention. Il touche désormais à la manière dont les décisions publiques sont produites, contrôlées et évaluées, y compris lorsque ceux qui les examinent participent eux-mêmes à leur élaboration.

Cette évolution est d’autant plus significative que le PAM n’est pas un parti d’opposition cherchant à fragiliser l’exécutif. Il constitue l’un des trois piliers de la majorité gouvernementale actuelle. Dès lors, la première interrogation n’est plus de savoir ce qui s’est réellement passé dans le dossier des importations de bétail, mais pourquoi un parti gouvernemental estime aujourd’hui nécessaire de produire sa propre lecture politique d’un dossier auquel il a contribué en tant que membre de l’exécutif.

Dans les démocraties parlementaires, le principe de solidarité gouvernementale coexiste avec le devoir de contrôle exercé par le Parlement. La situation marocaine révèle toutefois une réalité plus complexe : la majorité parlementaire est à la fois celle qui accorde sa confiance au gouvernement et celle qui est censée contrôler son action. Lorsqu’un parti appartenant à cette majorité choisit d’activer les instruments du contrôle parlementaire sur une politique gouvernementale, cela traduit un débat profond sur la responsabilité politique, les limites de la discipline de coalition et la distinction entre loyauté gouvernementale et mission constitutionnelle de contrôle.

Les propos de Fatima Saâdi s’inscrivent précisément dans cette logique. Selon elle, le pacte de la majorité impose la cohésion gouvernementale, mais ne saurait empêcher les parlementaires d’exercer pleinement leur mission de contrôle. Elle estime qu’il est préférable d’établir les faits par les mécanismes institutionnels plutôt que de laisser les rumeurs occuper l’espace public. Cette approche trouve un fondement dans la philosophie constitutionnelle, puisque le Parlement demeure une institution autonome, y compris lorsque sa majorité soutient le gouvernement.

Mais la lecture politique ne peut s’arrêter à cette seule dimension institutionnelle. Le dossier évoqué par le PAM concerne l’une des questions les plus sensibles de l’année écoulée.

Les aides accordées à l’importation du bétail ont été décidées dans un contexte marqué par plusieurs années de sécheresse, une flambée des prix des aliments pour animaux et une baisse du cheptel national. L’objectif affiché était de garantir l’approvisionnement du marché et de limiter la hausse des prix. Pourtant, l’expérience vécue par les citoyens a souvent été différente des attentes. Les prix sont restés élevés, tandis que les interrogations sur les véritables bénéficiaires des subventions se sont multipliées, tout comme les demandes de transparence concernant les modalités d’attribution des aides et leur efficacité réelle. Plusieurs prises de position parlementaires et médiatiques ont ainsi appelé à la publication des listes des bénéficiaires et à une évaluation objective des résultats de cette politique publique. Le débat est donc devenu bien plus qu’une question technique : il concerne désormais la confiance dans la gestion des deniers publics.

C’est dans ce contexte que l’expression populaire « les farrâchiya » a progressivement dépassé son sens professionnel pour devenir un symbole politique. Dans le débat public marocain, elle renvoie désormais à un sentiment largement partagé selon lequel les aides publiques n’auraient pas produit les effets attendus pour les consommateurs et auraient pu profiter davantage à certains intermédiaires ou opérateurs économiques. Il ne s’agit cependant que d’hypothèses qui ne peuvent être confirmées ou infirmées que par des mécanismes institutionnels d’enquête et de contrôle.

L’un des aspects les plus remarquables des déclarations de Fatima Saâdi réside dans le fait qu’elle relie ce dossier à une réflexion beaucoup plus large sur le Plan Maroc Vert, qui a structuré la politique agricole nationale pendant près de dix-huit années.

Le débat ne porte donc plus uniquement sur une mesure conjoncturelle liée aux importations de bétail. Il s’étend à l’évaluation d’un modèle agricole complet qui a permis d’importants progrès dans plusieurs filières de production et d’exportation, tout en suscitant des critiques concernant la situation des petits agriculteurs, la pression exercée sur les ressources hydriques et les inégalités entre agriculture d’exportation et agriculture familiale. La vulnérabilité du cheptel national face aux épisodes répétés de sécheresse a également relancé les interrogations sur la résilience de ce modèle. Ces constats ont d’ailleurs conduit les pouvoirs publics à engager une nouvelle stratégie, « Génération Green », censée intégrer davantage les dimensions humaines et environnementales du développement agricole.

C’est sans doute là le véritable sens politique des déclarations du PAM. Elles ne semblent pas viser uniquement l’examen d’une décision ponctuelle, mais ouvrir un débat plus large sur l’efficacité des politiques agricoles marocaines et sur leur capacité à garantir la sécurité alimentaire dans un contexte mondial marqué par les crises climatiques, économiques et géopolitiques.

Sur le plan politique, cette initiative place néanmoins la majorité gouvernementale face à une épreuve inédite.

Si le Parti Authenticité et Modernité poursuit jusqu’au bout sa volonté de faire toute la lumière sur ce dossier, il pourrait être confronté à des conclusions susceptibles de mettre en cause l’action du gouvernement auquel il participe. À l’inverse, s’il renonce à cette démarche, il s’exposerait aux critiques de ceux qui y verraient une simple manœuvre politique. Quant à l’éventualité que la commission d’enquête n’aboutisse pas en raison des contraintes du calendrier législatif, évoquées par Fatima Saâdi elle-même, elle laisserait le dossier ouvert dans l’espace politique et médiatique, avec le risque qu’il devienne l’un des grands enjeux des prochaines échéances électorales.

Cette affaire révèle également une transformation plus profonde du rapport entre les partis politiques et l’opinion publique. Les citoyens ne se satisfont plus des discours politiques ; ils exigent désormais de savoir comment les fonds publics sont utilisés, qui en bénéficie réellement et quels résultats concrets ils produisent sur leur quotidien. Dans cette perspective, la création d’une commission d’enquête — ou même sa simple revendication — dépasse largement le cadre parlementaire : elle traduit une exigence nouvelle selon laquelle la légitimité politique dépend de plus en plus de la capacité des institutions à rendre des comptes.

En arrière-plan de cette séquence politique se dessine enfin une interrogation plus fondamentale sur la conception même de l’État démocratique. La force d’un gouvernement réside-t-elle dans la solidarité absolue de ses partis, même lorsque des dysfonctionnements apparaissent ? Ou bien dans sa capacité à accepter que ses propres composantes participent à l’exercice du contrôle et de la reddition des comptes ? Un parti est-il plus fidèle à sa coalition lorsqu’il garde le silence face aux controverses, ou lorsqu’il réclame que toute la lumière soit faite afin de préserver la confiance des citoyens ?

C’est peut-être pour cette raison que cette affaire dépasse largement la seule question des aides à l’importation du bétail. Elle constitue un véritable test de maturité pour l’expérience démocratique marocaine. Car une démocratie ne se mesure pas uniquement à la capacité des partis à accéder au pouvoir ; elle se mesure aussi à leur capacité à contrôler l’exercice de ce pouvoir, y compris lorsqu’il s’agit du leur.

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