Au Maroc, la hausse des prix de la viande rouge n’est plus un simple indicateur conjoncturel lié à une saison ou à une vague d’inflation passagère, mais s’est transformée, au cours des dernières années, en un phénomène économique et social complexe, révélateur de profondes déséquilibres dans la chaîne de production et de distribution. Elle soulève des questions brûlantes sur la logique de gestion du marché, les limites de l’intervention de l’État, et le rôle des intermédiaires, devenus un maillon invisible mais décisif dans la formation des prix finaux supportés par le consommateur.
Dans la rue marocaine, cette hausse se traduit directement par une baisse de la consommation des ménages en viande, passée du statut d’aliment de base dans le quotidien à celui de “produit saisonnier” lié aux fêtes et aux occasions. Cette mutation ne reflète pas seulement une pression sur le pouvoir d’achat, mais révèle également un écart social qui se creuse entre ceux qui peuvent consommer régulièrement des protéines animales et ceux qui n’y ont désormais accès que de manière occasionnelle. Et bien que le discours officiel relie souvent la crise à des facteurs tels que la sécheresse et la hausse du prix des aliments pour bétail, cette explication, bien que partiellement fondée, ne semble pas suffisante pour justifier la hausse continue et excessive des prix.
Au cœur de la chaîne de valeur, le parcours de la viande commence chez le “kasbah” (éleveur), qui fait face lui-même à une augmentation des coûts de production due à la raréfaction des pâturages et à la hausse du prix des aliments pour bétail, avant que les animaux ne passent à l’étape de “l’engraissement” via un intermédiaire connu sous le nom de “al-laffaf”. C’est ici que commencent les premières étapes de reconfiguration du prix, où s’ajoutent les coûts d’alimentation, la durée du cycle, ainsi que de nouvelles marges bénéficiaires. Mais la véritable complexification intervient lorsque les animaux arrivent aux marchés hebdomadaires, où apparaît une autre couche d’intermédiaires qui contrôlent directement l’offre.
À ce stade, émergent ce que l’on appelle dans le langage populaire les “chnaqa” et les “sbiibiya”, des acteurs non officiels mais qui disposent en réalité d’une forte capacité de contrôle sur les quantités mises en vente, et donc sur les niveaux de prix. Selon des témoignages d’experts en économie et en consommation, ces acteurs ne travaillent pas de manière isolée, mais au sein de réseaux de coordination invisibles, qui réorganisent l’offre selon des logiques saisonnières liées à la demande, notamment lors des périodes de forte consommation comme le Ramadan ou l’Aïd al-Adha.
Cette multiplication des intermédiaires n’ajoute pas seulement des couches de profit cumulatif, elle crée également une situation “d’opacité du marché”, où il devient difficile pour le consommateur, voire pour le producteur lui-même, de retracer le véritable parcours du prix. Chaque maillon de la chaîne ajoute sa propre charge, transformant ainsi la viande d’un produit de production en un produit soumis davantage à une logique de spéculation qu’à celle classique de l’offre et de la demande.
Dans ce contexte, plusieurs observateurs et acteurs du secteur estiment que le problème ne réside pas uniquement dans la structure économique du marché, mais aussi dans la faiblesse des mécanismes de contrôle et de régulation, ainsi que dans l’absence d’outils efficaces pour encadrer les marges et empêcher les manipulations des quantités. À cela s’ajoutent les coûts de transport, les taxes appliquées dans les abattoirs, et les écarts entre les systèmes de taxation entre villes et campagnes, autant de facteurs supplémentaires qui contribuent à une hausse déséquilibrée du prix final.
Par ailleurs, il est impossible de dissocier cette situation des effets du changement climatique, notamment des années successives de sécheresse qui ont frappé le secteur agricole, entraînant une réduction du cheptel national et une dépendance accrue aux aliments pour bétail importés. Mais ce qui est frappant dans cette trajectoire, c’est que le Maroc, malgré l’importation de bovins depuis des décennies, n’a toujours pas réussi à construire un système d’autosuffisance stable en matière de viande rouge, ce qui accentue la vulnérabilité du marché face à toute perturbation externe.
Le plus significatif dans ce tableau est que les politiques publiques, malgré leurs interventions à travers l’importation ou le soutien de certains produits, apparaissent souvent de nature conjoncturelle : elles atténuent la pression mais ne traitent pas la structure profonde des déséquilibres. D’où une question essentielle : le problème réside-t-il dans la rareté de la production, dans la manière dont la valeur est distribuée au sein du marché, ou dans une économie d’intermédiaires devenue plus puissante que le producteur et le consommateur réunis ?
Ce diagnostic montre que la crise de la viande n’est pas simplement une crise des prix, mais le reflet d’un modèle économique déséquilibré, où s’entrecroisent des facteurs naturels (sécheresse), structurels (faiblesse de la régulation) et de marché (spéculation et excès d’intermédiation). En l’absence d’une restructuration globale du secteur, le consommateur marocain restera le maillon le plus faible d’une longue chaîne qui produit le prix avant même de produire la viande elle-même.
En définitive, la question qui s’impose n’est pas seulement : pourquoi les prix ont-ils augmenté ? mais aussi : qui contrôle réellement le marché, et qui profite de cette hausse continue ? Et quelles sont les limites de la capacité de l’État à rééquilibrer un marché où l’intermédiaire est, dans bien des cas, plus puissant que le producteur et plus rapide dans son impact que la décision publique ?


