Dans le football moderne, les grandes rencontres ne se jouent plus uniquement sur la pelouse. Elles commencent plusieurs jours auparavant dans les colonnes des journaux, sur les plateaux de télévision et sur les plateformes numériques. À mesure que les affiches décisives approchent, les médias cessent d’être de simples observateurs pour devenir des acteurs à part entière : ils façonnent les récits, orientent les perceptions et construisent le climat psychologique qui précède le coup d’envoi. Ce qui se déroule à la veille du quart de finale de la Coupe du monde 2026 entre le Maroc et la France illustre parfaitement cette évolution. Les Lions de l’Atlas ne semblent plus affronter un adversaire uniquement sur le terrain ; ils se retrouvent également au cœur d’une offensive médiatique française aux multiples facettes, où le sportif se mêle au psychologique et au personnel, comme si une seconde rencontre se disputait déjà avant la première.
Ce qui interpelle n’est pas tant l’abondance des articles consacrés à la sélection marocaine – un phénomène naturel au regard de l’importance de l’événement – que les angles choisis par certains médias. Entre la résurgence du souvenir du Mondial 2022, la remise au premier plan des polémiques arbitrales, les récits autour des conférences de presse, les supposées tensions entre joueurs et même les incursions dans la vie privée des internationaux marocains, la couverture semble dépasser le cadre de l’analyse sportive classique pour contribuer à la construction d’un environnement médiatique particulièrement chargé.
Dans cette dynamique, RMC Sport apparaît comme l’un des acteurs les plus actifs. Le média a multiplié les publications qui, bien qu’abordant des sujets différents, convergent vers une même logique : maintenir la sélection marocaine au centre de controverses permanentes. À première vue, il s’agit d’articles relevant du traitement journalistique habituel. Pourtant, une lecture entre les lignes révèle une mécanique plus subtile consistant à repositionner constamment le Maroc comme l’élément générateur de polémique, tandis que la France apparaît comme la partie confrontée à des pressions extérieures.
La première illustration de cette stratégie est apparue dans un article intitulé « France-Maroc : une blessure encore ouverte », où le média revient sur la demi-finale de la Coupe du monde 2022 et sur les deux penalties réclamés par le Maroc mais jamais accordés. Officiellement, il ne s’agit que d’un rappel historique. Pourtant, le choix du moment – quelques heures seulement avant une nouvelle confrontation entre les deux équipes – confère à cette publication une portée bien différente. Le véritable enjeu n’est plus le passé, mais le présent : replacer l’arbitrage au centre du débat avant même que le ballon ne soit mis en jeu, créant ainsi une pression implicite sur les arbitres et préparant le terrain à une certaine lecture de leurs futures décisions.
Dans le « journalisme du regard », les faits ne se lisent jamais indépendamment de leur temporalité. Lorsqu’un souvenir est réactivé à la veille d’une grande rencontre, il ne relève plus uniquement de la mémoire sportive ; il devient un instrument de construction de l’opinion. Le rappel de la demi-finale de 2022 ne semble donc pas seulement raviver une page d’histoire, mais contribuer à installer un cadre narratif où toute contestation marocaine éventuelle de l’arbitrage pourrait être interprétée comme le prolongement d’une ancienne polémique plutôt que comme la conséquence d’événements nouveaux.
L’offensive médiatique ne s’est pas arrêtée là. Elle s’est également intéressée à la conférence de presse précédant la rencontre. Plusieurs médias français ont insisté sur l’atmosphère tendue qui y aurait régné, évoquant l’agacement de certains journalistes marocains face aux conditions d’organisation des questions, tout en mentionnant également l’impatience du sélectionneur français Didier Deschamps. Là encore, les faits paraissent secondaires au regard de leur traitement. L’objectif n’est pas tant de rapporter un incident que de suggérer un climat de tension entourant la sélection marocaine avant même son entrée sur le terrain.
Cette méthode est bien connue dans la construction des récits médiatiques. Elle consiste à amplifier des épisodes périphériques afin de produire une représentation psychologique plus large. Ce qui importe n’est pas seulement ce qui s’est passé, mais l’image qui en découle : celle d’une équipe évoluant dans un environnement tendu, susceptible d’être affectée émotionnellement avant une rencontre décisive.
Plus révélatrice encore est la volonté de certains médias d’introduire le doute jusque dans le vestiaire marocain. RMC Sport a ainsi consacré un article au penalty manqué par Brahim Díaz lors de la finale de la Coupe d’Afrique des Nations, en choisissant un titre évoquant une « relation tendue » avec Achraf Hakimi et des « mots durs » échangés entre les deux joueurs. En apparence, il s’agit d’un retour sur un épisode sportif déjà connu. Mais une question s’impose : pourquoi remettre précisément ce dossier sur la table à quelques heures d’un quart de finale mondial ?
C’est ici qu’apparaît l’une des techniques les plus classiques de l’influence psychologique dans le sport de haut niveau : déplacer le débat des qualités techniques vers la cohésion interne du groupe. Lorsque les supposées tensions entre joueurs occupent davantage l’espace médiatique que leur préparation ou leur état de forme, le message implicite devient évident : semer le doute sur l’unité d’une équipe dont la solidarité constitue pourtant l’une des principales forces reconnues depuis plusieurs années.
Mais la campagne médiatique ne s’est pas limitée aux aspects sportifs ou psychologiques. Elle s’est également aventurée sur le terrain de la vie privée. Le site Grazia France a consacré un portrait détaillé à Iman Khallad, épouse du gardien Yassine Bounou, mettant en avant sa carrière de mannequin, son influence sur les réseaux sociaux, ses collaborations avec de grandes marques et son image dans l’univers de la mode et de la beauté.
Pris isolément, ce type de contenu relève du traitement habituel de la presse « people ». Toutefois, replacé dans son contexte temporel, il acquiert une signification différente. Lorsque les proches des joueurs deviennent eux aussi des sujets médiatiques à la veille d’un rendez-vous sportif majeur, la frontière entre l’information sportive et la recherche d’exposition médiatique tend à s’effacer. Ce n’est plus seulement le joueur qui est observé, mais l’ensemble de son environnement personnel et familial, transformé en objet de narration.
C’est précisément là que réside la principale singularité de cette séquence médiatique. Une partie de la presse française ne semble plus considérer la sélection marocaine comme un simple adversaire sportif, mais comme un phénomène qu’il convient d’explorer sous toutes ses dimensions : arbitrage, conférences de presse, cohésion interne, entourage familial et vie privée. Ce traitement traduit évidemment la place désormais occupée par les Lions de l’Atlas sur la scène internationale. Mais il révèle également que cette confrontation dépasse largement le cadre du football pour s’inscrire dans une bataille d’images, de récits et d’influence.
Sous l’angle du « journalisme du regard », il serait réducteur de voir dans cette dynamique une simple quête d’audience, même si les impératifs économiques des médias demeurent une réalité. Une autre dimension apparaît en filigrane : celle du statut acquis par le Maroc depuis son parcours historique au Mondial 2022. Les Lions de l’Atlas ne sont plus perçus comme un invité surprise des grandes compétitions ; ils incarnent désormais une puissance footballistique crédible. Dès lors, chaque confrontation face à une grande nation européenne dépasse le seul enjeu sportif pour toucher aux questions de prestige, de représentation symbolique et d’influence médiatique.
Les expériences récentes ont toutefois démontré une constante : le bruit médiatique ne remporte jamais les matchs. Les plateformes numériques peuvent créer la polémique, les manchettes orienter les perceptions et les débats alimenter les passions, mais le verdict final appartient toujours au terrain. Dès que l’arbitre siffle le début de la rencontre, toutes les narrations cèdent la place à un langage universel, celui de la performance, de la discipline et de l’efficacité.
La réponse la plus forte que puissent apporter aujourd’hui les Lions de l’Atlas ne réside probablement pas dans une réaction aux titres de presse, mais dans leur capacité à laisser le football parler à leur place. Car, dans les grandes compétitions, l’histoire retient rarement ceux qui gagnent les batailles médiatiques ; elle célèbre avant tout ceux qui remportent les batailles sur le terrain.


