mardi, juin 23, 2026
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Bensaïd appelle à l’autonomisation numérique des jeunes face aux dangers des réseaux sociaux : la bataille de la conscience à l’ère où les plateformes redessinent les esprits et les identités

Les réseaux sociaux ne constituent plus un simple espace virtuel parallèle à la vie réelle. Ils sont devenus une infrastructure invisible qui reconfigure en profondeur les représentations collectives, redistribue les formes d’influence symbolique et redéfinit les rapports entre l’État, la société et l’individu. Dans ce cadre, la prise de parole du ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mohamed Mehdi Bensaïd, autour du « renforcement de l’autonomisation numérique des jeunes », dépasse le registre de la communication institutionnelle pour ouvrir une interrogation plus vaste : comment transformer un espace potentiellement déstabilisateur en levier de développement sans tomber ni dans la dérive du contrôle ni dans celle de la fragmentation sociale ?

Lors de la séance d’ouverture de la première rencontre arabe consacrée à « l’impact des réseaux sociaux sur les jeunes », organisée à Rabat, Bensaïd a défendu une lecture structurante : l’influence numérique n’est plus un sujet académique ou accessoire, mais une réalité quotidienne qui façonne les perceptions, les comportements et les trajectoires des générations montantes. Les écrans ne sont plus de simples outils, mais des espaces de construction du sens, où se fabriquent les identités et les appartenances.

Derrière cette lecture institutionnelle, plusieurs couches d’analyse se superposent. Les plateformes numériques apparaissent d’abord comme des espaces d’expression et de création sans précédent, permettant aux jeunes de produire du contenu, de développer des compétences et de s’inscrire dans une économie mondiale fondée sur la connaissance et l’attention. Mais dans le même mouvement, ces espaces deviennent des vecteurs de désinformation, de polarisation sociale et de recomposition parfois fragile des identités culturelles.

Cette dualité n’est pas uniquement technique. Elle renvoie à une transformation structurelle des sociétés contemporaines, où l’économie de l’attention impose ses propres logiques : visibilité, viralité et réaction immédiate prennent souvent le pas sur la profondeur, l’analyse et la lenteur du sens. Dans cet environnement, la liberté numérique devient un champ de tension entre logiques économiques globales, stratégies étatiques et pratiques individuelles.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’appel du ministre à un « empowerment numérique positif », visant à faire passer les jeunes du statut de consommateurs passifs à celui d’acteurs et de producteurs de contenu. Mais cette transition ne peut être réduite à une simple compétence technique. Elle implique une transformation éducative et culturelle profonde, nécessitant une refonte des rapports entre l’école, la famille, les médias et les politiques publiques.

Le jeune producteur de contenu numérique ne peut émerger sans outils critiques solides : la maîtrise technique ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée d’une capacité à déconstruire les discours, à identifier les mécanismes de manipulation et à distinguer l’information fiable du flux massif de désinformation. C’est là que se joue la véritable fracture numérique contemporaine : non pas dans l’accès aux outils, mais dans la capacité à les comprendre et à les interpréter.

Dans cette perspective, l’appel de la rencontre arabe à élaborer une vision commune du numérique prend une dimension géopolitique et culturelle plus large. Les défis sont transnationaux : désinformation organisée, discours de haine, radicalisation en ligne, mais aussi isolement social produit par les algorithmes de recommandation. Le numérique n’est plus un espace neutre ; il est devenu un champ de rivalités d’influence et de construction des perceptions collectives.

L’idée selon laquelle les réseaux sociaux sont une « arme à double tranchant » ne relève pas d’une simple formule rhétorique. Elle traduit une réalité structurelle : les mêmes outils qui favorisent l’innovation, la créativité et l’ouverture peuvent également produire de nouvelles formes d’aliénation sociale, où l’individu est connecté en permanence mais parfois déconnecté de son environnement immédiat.

Dans le cas égyptien, les interventions du ministre de la Jeunesse et des Sports et les politiques portées sous l’impulsion du président Abdel Fattah al-Sissi mettent l’accent sur des programmes de sensibilisation numérique et de lutte contre les idées extrémistes et les rumeurs en ligne. Dans ce dispositif, des institutions comme Al-Azhar Observatory for Combating Extremism jouent un rôle central dans la promotion d’un discours religieux modéré dans l’espace digital, illustrant la prise de conscience du fait que la bataille des idées se joue désormais sur les plateformes.

À l’échelle régionale, l’intervention de la League of Arab States révèle une autre dimension du problème : la transformation numérique ne se limite pas à un enjeu technologique, mais constitue une mutation profonde des modes de communication, de socialisation et de participation citoyenne. Les jeunes arabes, particulièrement exposés à ces transformations, se trouvent au cœur d’un paradoxe : plus connectés que jamais, mais aussi plus vulnérables aux flux informationnels instables.

Dès lors, une question fondamentale s’impose : la seule éducation au numérique suffit-elle à répondre à la complexité de ces transformations ? Ou faut-il envisager une refonte globale des systèmes éducatifs, médiatiques et législatifs ? Car le problème ne réside pas uniquement dans les contenus, mais dans les architectures invisibles qui les organisent : les algorithmes, guidés par la logique de l’engagement et du profit, façonnent ce qui est vu, amplifié ou marginalisé.

Au fond, c’est la question de l’humain dans l’ère numérique qui se pose. L’homme utilise-t-il encore la technologie, ou la technologie reconfigure-t-elle progressivement l’homme lui-même ? Lorsque l’attention devient une marchandise, que l’identité se réduit à des traces numériques et que les relations sociales se fragmentent en interactions rapides, c’est une transformation anthropologique profonde qui s’opère.

La volonté de transformer les jeunes de simples consommateurs en producteurs de contenu apparaît comme une réponse pertinente, mais incomplète si elle ne s’accompagne pas d’une réflexion sur les logiques qui gouvernent la production numérique elle-même. Car produire dans le numérique, ce n’est pas seulement créer ; c’est aussi s’inscrire dans des systèmes de visibilité, de hiérarchisation et de sélection.

En définitive, la véritable question ne se limite pas à la protection des jeunes face aux risques des réseaux sociaux. Elle concerne la construction d’une conscience critique capable d’habiter cet espace sans s’y dissoudre. Il ne s’agit pas de s’opposer à la technologie, mais de comprendre ses mécanismes ; non pas de rejeter les plateformes, mais d’empêcher qu’elles ne deviennent l’unique horizon du réel.

Ainsi demeure un défi central : comment former une génération numérique capable non seulement d’être dans l’écran, mais aussi de le regarder depuis l’extérieur ?

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