Dans un contexte législatif sensible, où les enjeux techniques du droit se mêlent à des considérations religieuses et sociétales profondes, une nouvelle confrontation a éclaté entre le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, et le président de la Ligue des oulémas du Maghreb, Hassan Kettani. L’origine du différend réside dans les amendements controversés du projet de loi relatif à la profession des adouls, et plus particulièrement dans la question de la شهادية de la femme au sein du dispositif probatoire.
Ce qui, en apparence, relève d’un simple ajustement juridique, s’est rapidement transformé en un affrontement symbolique entre deux visions du droit. D’un côté, une lecture attachée aux référentiels traditionnels et à la continuité des interprétations classiques du fiqh. De l’autre, une approche qui considère que la norme juridique doit accompagner les transformations sociales et s’ouvrir à une relecture des référentiels afin de garantir à la fois l’égalité et l’efficacité judiciaire.
Au Parlement, les déclarations du ministre de la Justice évoquant certaines dispositions traditionnelles relatives au témoignage féminin comme relevant de “contextes historiques dépassés” ont agi comme un déclencheur. Hassan Kettani y a vu une remise en cause d’un حكم شرعي tiré, selon lui, de sources scripturaires explicites, allant jusqu’à interpeller les institutions religieuses officielles, notamment le Conseil supérieur des oulémas et la Rabita Mohammadia des oulémas, sur leur position face à ces propos.
En retour, Abdellatif Ouahbi a durci le ton, adoptant une posture de défense de l’ijtihad juridique institutionnel. Dans ses déclarations rapportées par la presse marocaine, il met en garde contre certaines lectures qu’il qualifie de rigides des textes religieux, estimant qu’elles peuvent en figer la portée et les détourner de leurs finalités générales. Cette approche traduit une conception où la production normative relève de l’interprétation institutionnelle et non d’une lecture unique et exclusive du texte religieux.
Le débat a rapidement dépassé le cadre des déclarations politiques pour toucher au cœur même de la philosophie de la preuve dans le système juridique marocain. La controverse porte notamment sur la formulation introduisant la présence de “12 témoins, hommes et femmes”, que le ministre défend comme une option rédactionnelle visant à clarifier le texte et à éviter les interprétations contradictoires au sein de la magistrature.
Selon lui, la suppression de la mention explicite du genre pourrait ouvrir la voie à des interprétations encore plus restrictives ou ambiguës. Il souligne par ailleurs que la pratique judiciaire marocaine connaît déjà une évolution progressive, certaines juridictions acceptant désormais le témoignage féminin de manière autonome dans plusieurs affaires, tandis que d’autres restent attachées à des schémas plus traditionnels.
Dans cette dynamique, le maintien de la formulation actuelle est présenté comme un choix d’équilibre juridique, s’inscrivant dans la logique du droit positif marocain et de sa référence au rite malikite, lequel ne détaille pas toujours de manière stricte les conditions liées au genre des témoins. Pour le ministre, la question relève en dernier ressort de l’autorité législative, seule habilitée à trancher.
Parallèlement, le Conseil économique, social et environnemental a exprimé des réserves quant à la persistance du système de la “chahada de la lifaf”, estimant qu’il ne correspond plus aux transformations sociales actuelles. Le Conseil souligne notamment les difficultés pratiques liées à l’exigence de 12 témoins dans un contexte marqué par la réduction de la taille des familles et l’augmentation des mobilités sociales et géographiques.
Il recommande ainsi une refonte des mécanismes de preuve, incluant explicitement la reconnaissance du témoignage féminin dans le système du lifaf, ainsi que l’adoption de moyens modernes de collecte de témoignages, y compris des outils numériques sécurisés permettant la vérification de l’identité et la protection des données personnelles.
Au-delà de la controverse immédiate, ce débat révèle une tension structurelle plus large au sein du système juridique marocain : celle qui oppose une logique de modernisation progressive des normes à une lecture conservatrice des référentiels religieux. Il met également en lumière une question centrale, celle du lieu de production de l’interprétation normative dans un État où coexistent référentiel constitutionnel islamique et dynamique de réforme législative.
Ainsi, la question de la شهادة de la femme dépasse largement le cadre technique du droit de la preuve. Elle devient le point nodal d’un débat sur la répartition de l’autorité interprétative entre institutions religieuses et législatives, et sur la capacité du droit à intégrer les transformations sociales sans rompre avec ses fondements symboliques.
En définitive, ce qui se joue ici n’est pas seulement une controverse juridique, mais une interrogation plus profonde sur l’identité même de la norme au Maroc : doit-elle rester figée dans une lecture traditionnelle, ou s’inscrire dans une dynamique d’ijtihad institutionnel ouvert aux mutations de la société contemporaine ?


