Dans un moment politique où les calculs sociaux se croisent avec le rythme des prochaines échéances électorales, une dynamique notable émerge au sein du paysage partisan marocain, où le Parti du Rassemblement National des Indépendants, qui dirige le gouvernement, annonce un intérêt croissant pour les catégories du “mol l’hanout” et des artisans, dans le cadre d’un discours officiel qui les place au cœur du modèle de développement et de la justice sociale.
Cependant, ce discours, malgré les dimensions sociales et économiques légitimes qu’il porte, ouvre en même temps une large porte à l’interprétation politique : sommes-nous face à une revalorisation de catégories historiquement marginalisées ? Ou face à un repositionnement électoral intelligent visant l’une des masses sociales les plus denses et influentes dans la vie quotidienne des Marocains ?
Des catégories au cœur de l’économie… et à la marge de la politique
Les chiffres relatifs au secteur révèlent l’ampleur de l’enjeu. L’artisanat regroupe environ 2,7 millions de professionnels et professionnelles, tandis que le nombre des épiceries et commerces de proximité (les “hanouts”) est estimé entre 200 000 et 250 000 unités, en plus de centaines de milliers d’activités parallèles non structurées.
Ce ne sont pas de simples chiffres techniques, mais une large masse sociale répartie dans tous les quartiers, villages et villes, et travaillant en contact direct avec les citoyens. Cependant, elle est historiquement :
- Faiblement structurée sur le plan syndical et politique
- Fortement dépendante des décisions économiques (prix, taxes, subventions)
- Sous-représentée par rapport à son poids réel dans le débat public
D’où le paradoxe : une catégorie “présente partout”, mais “relativement absente de la décision”.
“Mol l’hanout”… du petit commerçant à l’acteur social
Dans le discours officiel, “mol l’hanout” n’est plus simplement un commerçant de proximité, mais est présenté comme un élément essentiel de la stabilité sociale et de la sécurité alimentaire. Cette transformation de la qualification n’est pas un détail linguistique, mais reflète une redéfinition d’un rôle économique et social sensible.
Car le “hanout” dans la structure marocaine n’est pas seulement un espace commercial, mais :
- Un point de distribution quotidienne des denrées et produits essentiels
- Un espace de confiance et de relation directe avec les familles
- Un miroir immédiat du pouvoir d’achat et de l’inflation
Ainsi, tout discours politique qui s’en approche touche automatiquement à la “vie quotidienne” de l’électeur, et non à un simple secteur économique isolé.
Un discours gouvernemental en langage de soutien… en période électorale sensible
Les déclarations de responsables gouvernementaux issus du Rassemblement National des Indépendants, parmi lesquels Lahcen Saadi et Karim Zidane, ont mis l’accent sur la valorisation du rôle de ces catégories, ainsi que sur des mesures telles que la couverture sociale, la carte professionnelle des artisans, et les mécanismes de soutien aux petites entreprises.
Ces mesures sont officiellement présentées comme faisant partie d’un chantier socio-économique de long terme. Cependant, leur temporalité politique prend une signification particulière, notamment à l’approche des élections législatives, où toute politique sociale peut être lue selon deux angles :
- Un angle de réforme publique à long terme
- Un angle d’impact électoral direct
D’où la question qui s’impose dans l’analyse politique : sommes-nous face à des politiques publiques promues dans un moment électoral ? Ou face à un discours électoral habillé en langage de politiques publiques ?
Économie informelle… et masse électorale mobilisable
D’un point de vue plus profond, il est impossible de comprendre cette orientation sans revenir à la nature de ces catégories dans l’économie marocaine. Une grande partie des artisans et des commerçants appartient à l’économie informelle ou semi-informelle, caractérisée par trois traits centraux :
- Une large dispersion géographique sur tout le territoire national
- Une forte sensibilité aux politiques sociales et économiques
- Un faible lien avec les partis et les institutions intermédiaires
Ce qui rend cette masse sociale “politiquement flexible”, c’est-à-dire facilement influençable par les mécanismes de soutien, les facilités administratives ou les messages politiques directs.
En d’autres termes, nous sommes face à une catégorie non seulement économique, mais aussi “potentiellement mobilisable politiquement” de manière indirecte.
Entre reconnaissance sociale et enjeu électoral
Il est impossible de nier que ces catégories ont été pendant des décennies à la marge des politiques publiques, et que leur reconnaissance actuelle constitue une correction d’un long processus de marginalisation relative. Mais en même temps, leur présence intensive dans le discours politique à un moment électoral impose une lecture double :
- Une lecture qui y voit une correction sociale tardive
- Une lecture qui y voit un investissement politique dans une base sociale large et non structurée
C’est précisément là que réside la sensibilité du moment : la frontière entre “politique publique” et “message électoral” devient de plus en plus floue.
Conclusion ouverte à l’interprétation
Ce qui se déroule aujourd’hui ne peut être réduit à une simple valorisation du “mol l’hanout” ou des artisans. Il s’agit d’un repositionnement d’un vaste secteur social au sein du discours officiel, dans un moment politique délicat.
Si la reconnaissance du rôle de ces catégories constitue une étape nécessaire pour corriger des déséquilibres historiques, sa temporalité et son contexte électoral en font également un élément d’une dynamique politique plus large, où les catégories économiques fragiles deviennent des leviers potentiels dans l’ingénierie des équilibres électoraux à venir.
Entre ces deux dimensions — réforme et élection — une question demeure ouverte : sommes-nous face à une véritable intégration structurelle de ces catégories dans les politiques publiques ? Ou face à leur redécouverte politique au moment opportun seulement ?


