Ce projet de « peine de mort contre les prisonniers palestiniens » ne relève pas d’un simple texte législatif adopté dans les couloirs de la Knesset ; il constitue une redéfinition brutale de la justice elle-même. D’un principe universel fondé sur l’égalité devant la loi, on glisse vers un instrument sélectif façonné par la logique de la force et de l’identité. Le droit, dans cette configuration, ne régule plus la violence : il en devient le vecteur légitimé.
À Rabat, où l’ambassade de Palestine a accueilli les commémorations de la Journée du prisonnier palestinien, le débat a dépassé le cadre symbolique pour s’inscrire dans une lecture analytique d’un basculement structurel du conflit. Cette journée, instituée en 1974 par le Conseil national palestinien, a cette année pris une dimension particulière : celle d’un moment où la condition des prisonniers est en passe d’être redéfinie par un dispositif juridique explicite, passant du registre des pratiques contestées à celui des normes assumées.
Dans cette perspective, l’ambassadeur palestinien à Rabat, Jamal Choubki, a livré une lecture incisive du projet, estimant qu’il ne s’agit pas tant d’introduire la peine de mort que d’en formaliser l’usage. Le glissement est fondamental : de l’exécution comme fait à l’exécution comme politique. Les tribunaux cessent alors d’être des espaces de justice pour devenir des instruments de dissuasion politique, intégrés à une architecture de pouvoir où le droit sert de prolongement aux rapports de force.
Mais le cœur de la controverse réside dans le caractère ouvertement discriminatoire du texte. Tel que présenté, il autorise l’application de la peine capitale à un Palestinien sans qu’elle puisse être envisagée pour un Israélien dans des circonstances comparables. Une telle disposition heurte frontalement le principe d’égalité devant la loi, pilier de toute construction juridique moderne. La présidente du Conseil national des droits de l’Homme, Amina Bouayach, n’a pas hésité à qualifier cette orientation de « terrifiante », en ce qu’elle ne remet pas seulement en cause la peine de mort, mais fragilise l’universalité même des droits humains.
Ce débat s’inscrit, par ailleurs, dans un contexte international marqué par un affaiblissement progressif de l’effectivité des normes juridiques globales. Les échanges récents à Genève, évoqués par Bouayach, témoignent d’une mobilisation réelle, mais également des limites d’un système international où les équilibres politiques prennent souvent le pas sur les principes. L’écart se creuse ainsi entre un discours universaliste et une pratique de plus en plus sélective.
De son côté, Abdelilah Benkirane a élargi le cadre d’analyse en replaçant la question palestinienne dans une dimension éthique globale. Pour lui, elle ne saurait être réduite à un conflit local ou régional, mais constitue un test majeur pour la conscience collective internationale. Son intervention, teintée d’autocritique, souligne le recul de l’engagement par rapport aux décennies passées, tout en posant la question d’une responsabilité historique face à l’inaction.
Sur un autre registre, Abdelkebir Akhchichine a attiré l’attention sur un front souvent sous-estimé : celui de la narration médiatique. Le silence ou l’affaiblissement de la couverture journalistique contribue, selon lui, à marginaliser progressivement la القضية, permettant à des transformations profondes de s’opérer à l’abri du regard public. Dans cette optique, le rôle du journaliste dépasse la simple transmission de l’information : il devient un acteur central dans la hiérarchisation des priorités et la lutte contre l’effacement.
À travers ces différentes prises de position, il apparaît que ce projet de loi dépasse largement sa dimension juridique pour s’imposer comme un indicateur d’un changement de paradigme dans la gestion du conflit. Lorsqu’un système en vient à redéfinir qui mérite de vivre et qui peut être exécuté en fonction de son identité, ce n’est plus seulement le droit qui est en jeu, mais la conception même de l’humanité dans un contexte de domination.
En définitive, ce texte ne place pas uniquement les prisonniers palestiniens face à une menace accrue ; il met également à l’épreuve la capacité du système international à préserver ce qui subsiste de ses principes fondateurs. Entre un droit qui s’érode et une puissance qui s’impose, la question demeure entière : le droit peut-il encore contenir la force, ou est-il en train d’en devenir l’un de ses instruments ?


