Dans un moment où l’approche juridique du Maroc semblait avoir franchi un cap « historique » avec la légalisation encadrée du cannabis, les faits en provenance de l’autre rive de la Méditerranée réimposent la même question, avec plus d’acuité : pourquoi les mêmes routes, les mêmes réseaux et les mêmes flux persistent-ils, comme si rien n’avait réellement changé ?
La dernière illustration en date est cette opération conjointe entre l’Italie et l’Espagne, ayant conduit à l’arrestation de vingt personnes à Milan, Barcelone et Marbella. Derrière ce coup de filet, piloté par le parquet de Milan en coordination avec les unités de lutte contre la mafia, se dessine une réalité plus structurée qu’un simple trafic : des centaines de kilogrammes de résine de cannabis, une logistique sophistiquée, des documents falsifiés, des téléphones chiffrés, et des véhicules immatriculés sous de fausses identités. Nous sommes face à une économie parallèle organisée, et non à une délinquance opportuniste.
Or, c’est précisément ici que surgit la contradiction. Le Maroc a mis en place un cadre légal via Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis, visant à encadrer la culture du cannabis à des fins médicales et industrielles, intégrer les agriculteurs dans une économie formelle, et réduire l’emprise des réseaux illicites. Pourtant, les opérations européennes indiquent que le marché noir ne s’est pas résorbé ; il semble au contraire se reconfigurer.
Le problème ne réside donc pas uniquement dans la loi, mais dans l’écart entre la norme et sa traduction réelle. La légalisation marocaine n’a pas ciblé le marché traditionnel du cannabis destiné à un usage récréatif en Europe. Elle a, au contraire, orienté la production vers des usages pharmaceutiques et cosmétiques. Résultat : la demande européenne pour le cannabis « classique » demeure intacte, et hautement rentable, laissant un espace que les réseaux criminels continuent d’occuper sans difficulté.
À cela s’ajoute une autre faille structurelle : la position du petit agriculteur. Théoriquement bénéficiaire de la réforme, il se retrouve en pratique face à un dilemme. D’un côté, un circuit légal exigeant, encadré par des autorisations strictes et des débouchés encore limités. De l’autre, un circuit informel rapide, fluide, et soutenu par des réseaux transnationaux capables d’absorber la production sans contraintes. Dans ces conditions, la loi ne s’impose pas comme une alternative évidente, mais comme une option incertaine face à une économie bien ancrée.
Les enquêtes européennes révèlent également une mutation qualitative des réseaux : ils ne sont plus uniquement locaux, mais hybrides, associant des profils maghrébins, européens de l’Est et autres, opérant selon des logiques globalisées. Ce constat pose une autre question, plus stratégique : une politique nationale peut-elle, à elle seule, contenir un phénomène intrinsèquement transnational, sans une coopération sécuritaire, judiciaire et économique approfondie avec les partenaires européens ?
En filigrane, une incompréhension semble persister autour du sens même de la légalisation. Celle-ci n’a jamais eu vocation à éradiquer instantanément les trafics, mais à construire une alternative progressive. Or, ce temps long de la réforme se heurte au temps court du marché illégal, infiniment plus agile et réactif.
Ainsi, deux niveaux de lecture coexistent :
— Le visible : saisies, arrestations, démantèlements de réseaux.
— L’invisible : une demande européenne inchangée, et une offre marocaine — légale et illégale — toujours insérée dans une chaîne économique plus vaste.
Dès lors, la question n’est peut-être pas de savoir si la faille se situe dans la loi ou dans l’État, mais plutôt de comprendre si la légalisation, à elle seule, peut suffire en l’absence d’une politique globale traitant l’ensemble de la chaîne de valeur, du champ jusqu’aux marchés internationaux.
L’opération récente ne constitue pas seulement un succès sécuritaire européen. Elle agit comme un révélateur des limites d’une réforme unilatérale. Tant que la demande persiste et que l’écart entre le cadre légal et la réalité économique demeure, les réseaux trouveront toujours leur chemin — y compris au cœur des systèmes les mieux régulés.


