Entre une « miséricorde hydrique » qui a généreusement arrosé le centre et le nord du pays, et une menace acridienne qui plane sur le Sud, le Maroc se retrouve face à une équation naturelle complexe : l’eau redonne espoir, tandis que le cri silencieux des champs redoute d’être étouffé par des ailes venues du désert.
Ces dernières semaines, les pluies abondantes ont transformé le paysage dans plusieurs régions du centre et du nord. Les oueds ont retrouvé leur vigueur, certains barrages ont vu leur niveau remonter, et l’espoir d’un rééquilibrage hydrique, après des années de sécheresse sévère, a regagné les esprits. Pour de nombreux agriculteurs, cette pluie n’était pas seulement une donnée météorologique : elle représentait une seconde chance.
Mais au sud, autour de Laâyoune et Boujdour, des images largement relayées sur les réseaux sociaux ont ravivé une inquiétude ancienne. Des essaims de criquets ont été aperçus survolant des quartiers et des périmètres agricoles récemment reverdis par les précipitations. Le contraste est saisissant : là où la pluie a fait renaître les pâturages et les cultures, elle a aussi créé les conditions favorables à la prolifération du criquet pèlerin.
Les spécialistes rappellent que l’association d’humidité et de températures modérées, après des épisodes pluvieux, constitue un environnement idéal pour la reproduction et la concentration de cette espèce. Le criquet pèlerin, capable de parcourir de longues distances et de se transformer en essaims denses lorsque les conditions écologiques s’y prêtent, est considéré comme l’un des ravageurs les plus redoutables au monde. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture le qualifie d’ennemi transfrontalier majeur, en raison de son pouvoir de destruction rapide des cultures et des pâturages, avec des conséquences directes sur la sécurité alimentaire.
Ainsi, la « bénédiction » des pluies et la « menace » des criquets ne sont pas des phénomènes contradictoires, mais les deux faces d’une même dynamique climatique. Après plusieurs années de déficit hydrique, l’écosystème réagit avec intensité : la végétation pousse rapidement, les cycles biologiques s’accélèrent, et certaines espèces opportunistes, comme le criquet pèlerin, trouvent un terrain propice à leur expansion.
Au-delà des images spectaculaires, la situation soulève des questions plus profondes. Les systèmes de veille et de surveillance sont-ils suffisamment réactifs face à ces évolutions rapides ? La coordination entre services techniques et autorités territoriales permet-elle d’anticiper et de contenir les foyers avant qu’ils ne se transforment en invasions ? Dans un contexte marqué par la variabilité climatique, la gestion des risques agricoles devient un enjeu stratégique autant qu’environnemental.
Pour les agriculteurs et les éleveurs du Sud, le moment est crucial. Le regain de pluie laissait espérer une saison capable de compenser partiellement les pertes accumulées durant les années de sécheresse. Toute propagation incontrôlée des essaims pourrait fragiliser cet équilibre naissant et peser lourdement sur les revenus ruraux.
Cette séquence naturelle raconte en réalité une histoire plus large : celle d’un pays confronté à des extrêmes climatiques de plus en plus marqués, où l’abondance peut succéder à la pénurie, et où chaque bénéfice écologique comporte son lot de vulnérabilités. Entre inondations au nord et vigilance acridienne au sud, le Maroc avance sur une ligne de crête, où la rapidité d’intervention, la planification préventive et la mobilisation collective détermineront si la pluie restera une promesse ou deviendra le prélude d’une nouvelle épreuve.



