Dans un contexte où le cinéma marocain cherche depuis des années une équation rare, alliant succès public et qualité artistique minimale, le film « My Friend » (Maifrand) revient à la salle Megarama de Casablanca, non seulement comme une simple annonce d’une nouvelle projection, mais comme un indicateur symbolique d’une évolution plus profonde dans la relation du public marocain avec la production locale. Atteindre 350 000 billets vendus en sept semaines ne peut être lu comme un simple chiffre technique ; c’est un marqueur de la maturité d’un public prêt à faire confiance au cinéma marocain lorsque celui-ci reflète sa langue, son rythme et son humour.
Le retour du film, annoncé par la société Ciné Work en collaboration avec l’acteur comique Yassir Lamghari, représente plus qu’une prolongation de projection : c’est un réinvestissement dans un moment de succès exceptionnel, et une tentative de transformer cet événement en phénomène durable sur le marché cinématographique. L’enjeu ne résidait pas uniquement dans la notoriété d’un humoriste célèbre, mais dans un modèle de production misant sur un divertissement intelligent, léger en apparence, mais chargé de messages implicites sur l’isolement numérique, les relations virtuelles et le choc entre réalité et imagination.
L’histoire du jeune homme vivant une relation amoureuse numérique pendant cinq ans avant de découvrir sa fragilité lors du premier contact réel n’est pas seulement une intrigue comique ; elle reflète une génération entière vivant entre les écrans, accumulant ses émotions via le “Wi-Fi” et se heurtant soudainement à un monde physique plus dur et complexe. Même la confrontation avec une bande armée, bien que caricaturale, peut être lue comme une métaphore du passage brutal de l’illusion romantique à une réalité sociale pleine de risques et de chocs.
La déclaration de Yassir Lamghari, remerciant le public et invitant ceux qui n’ont pas encore vu le film à profiter de sa nouvelle projection, peut sembler être un discours promotionnel classique. En réalité, elle reflète un changement dans le rôle de l’artiste : celui-ci n’est plus uniquement un interprète, mais un “acteur culturel” conscient que le succès ne se mesure plus seulement au nombre de salles, mais à la capacité du film à établir une relation directe avec son public, basée sur la confiance, l’interaction et la continuité.
Au niveau de l’industrie, « My Friend » consacre une nouvelle orientation dans le cinéma marocain : un cinéma qui n’a pas honte de viser le marché, tout en cherchant à élever ses standards techniques et narratifs. La participation de noms tels que Rafiq Boubker, Tarik El Bukhari, Israa Benkrara et d’autres, apporte une valeur artistique supplémentaire, mais ne supprime pas la question centrale : assistons-nous à un succès ponctuel lié à la comédie et à la célébrité numérique, ou à un début de trajectoire capable de créer une économie cinématographique marocaine durable, capable de fidéliser un public permanent et non saisonnier ?
Dans ce sens, le retour de « My Friend » à Megarama n’est pas seulement une information culturelle, mais un nouveau test pour le cinéma marocain lui-même : peut-il transformer le succès populaire en projet artistique durable, ou restera-t-il prisonnier de la logique du “coup éphémère”, brillant un instant avant de disparaître dans le flux des productions ?



