vendredi, février 13, 2026
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Zones sinistrées pour trois milliards de dirhams | Le soutien royal ouvre un débat plus profond sur la gouvernance territoriale

L’annonce de la classification des provinces de Larache, Kénitra, Sidi Kacem et Sidi Slimane comme « zones sinistrées » ne relève pas d’une simple décision administrative. Elle constitue avant tout un signal politique et humain fort, révélateur d’une phase exceptionnelle imposée par la violence des phénomènes climatiques, mais aussi d’une fragilité structurelle des territoires face aux risques naturels. Les Hautes Instructions de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, ayant conduit à l’adoption d’un programme de soutien de trois milliards de dirhams, traduisent formellement une volonté centrale de transformer la crise en chantier national de solidarité et de reconstruction. Mais, dans son essence, cette décision pose une question plus profonde : que signifie réellement « déclarer l’état de catastrophe » au Maroc ? Est-ce seulement qualifier une situation ponctuelle, ou amorcer une refonte du modèle de gestion des risques ?

Le communiqué officiel de la Présidence du Gouvernement se veut rassurant : décision gouvernementale claire, périmètre territorial précisément défini, programme fondé sur une « évaluation rigoureuse et approfondie », et axes d’intervention soigneusement répartis entre habitat, revenus, infrastructures et agriculture. Pourtant, ce que le discours institutionnel ne dit pas explicitement, c’est que ces territoires ne sont pas uniquement victimes de la pluie, mais aussi de décennies de vulnérabilités accumulées : urbanisation anarchique, faiblesse de l’aménagement territorial, constructions dans des zones inondables, ce qui a transformé un phénomène naturel en drame social.

Trois milliards de dirhams peuvent sembler un montant considérable. Mais, une fois ventilés selon les quatre axes annoncés, le chiffre prend une autre dimension : 775 millions de dirhams pour la reconstruction et la compensation des pertes de revenus, 225 millions pour les aides d’urgence, 300 millions pour le soutien aux agriculteurs et éleveurs, et surtout 1,7 milliard de dirhams pour la réhabilitation des infrastructures. Cette répartition révèle une prise de conscience implicite : la crise est autant humaine que structurelle, et les routes, réseaux hydrauliques et équipements de base constituent la véritable ligne de défense contre la répétition de telles catastrophes. Reste alors une interrogation centrale : ces investissements relèveront-ils d’une simple logique de réparation, ou s’inscriront-ils dans une vision de prévention à long terme ?

Les Instructions Royales insistent sur trois principes clés : la rapidité, l’efficacité et le sens des responsabilités. Trois mots qui résument l’enjeu réel de l’opération. La rapidité, parce que des milliers de familles ont perdu leur toit ou leur source de subsistance. L’efficacité, pour éviter que les aides ne se dissolvent dans des procédures bureaucratiques sans impact réel. Et la responsabilité, car chaque dirham mal géré représente, concrètement, un prolongement silencieux de la souffrance des populations sinistrées. À ce stade, le débat dépasse la simple communication officielle pour toucher à une question fondamentale : celle de la confiance entre l’État et les citoyens.

Les chiffres relatifs à l’ampleur des dégâts confirment, eux aussi, la profondeur du choc : plus de 110 000 hectares submergés, près de 188 000 personnes déplacées. Ce ne sont pas de simples statistiques, mais des histoires de déracinement intérieur, de familles contraintes de quitter leur environnement, parfois sans perspective immédiate de retour. D’autant plus que les régions du Loukkos et du Gharb ne sont pas des périphéries marginales, mais des piliers stratégiques de la sécurité alimentaire nationale. Toute perturbation durable dans ces zones se répercute directement sur l’économie, les prix et la stabilité sociale.

Au fond, la déclaration de « zones sinistrées » agit comme un test grandeur nature du modèle de l’État social face aux mutations climatiques. Le Maroc, à l’instar de nombreux pays, entre dans une ère marquée par la récurrence des extrêmes : sécheresses sévères d’un côté, inondations dévastatrices de l’autre. L’enjeu n’est donc plus seulement de gérer l’après-catastrophe, mais d’anticiper l’avant. Urbanisme intelligent, cartographie des risques, investissements préventifs dans les infrastructures hydrauliques, systèmes d’alerte précoce : autant de leviers indispensables pour passer d’une politique de réaction à une politique de prévision.

Dans cette perspective, le programme royal ne doit pas être perçu comme une solution définitive, mais comme une opportunité stratégique. Une occasion de poser la vraie question : voulons-nous simplement réparer ce qui a été détruit, ou empêcher que cela se reproduise ? La différence entre les deux choix est celle qui sépare un État qui gère les crises d’un État qui prépare l’avenir. Et dans un pays qui affiche des ambitions en matière de développement durable, les inondations ne sont plus de simples accidents climatiques, mais des signaux d’alerte appelant à repenser en profondeur les politiques publiques face aux défis du siècle.

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