mercredi, février 11, 2026
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Figuig : quand le régime algérien transforme la frontière en arme politique

Dans une région qui peut sembler marginale sur la carte politique régionale, Figuig s’impose aujourd’hui comme un foyer de tension hautement symbolique, où se croisent géographie, mémoire, souveraineté et héritage colonial. L’incident des tirs dans la zone d’« Ich » ne relève pas d’un simple fait sécuritaire isolé, mais s’inscrit dans une série d’épisodes récurrents qui réactivent une question ancienne et jamais véritablement réglée : où commence réellement la frontière entre le Maroc et l’Algérie, et qui détient la légitimité historique et juridique de la tracer ?

Selon plusieurs témoignages locaux concordants, ce qui s’est produit à Ich dépasse la logique classique de la démonstration de force militaire pour s’apparenter à une stratégie de dissuasion symbolique. Le paysan, hier encore occupé à irriguer ses terres ou à garder son bétail, s’est retrouvé face à des armes pointées dans ce qu’il considère, historiquement et socialement, comme un prolongement naturel du territoire marocain. Les tirs en l’air, dans ce contexte, ne relèvent pas seulement d’un message sécuritaire, mais d’un signal politique lourd de sens : imposer un fait accompli sur le terrain, sans déclaration de guerre, sans négociation, mais par l’instauration d’un climat permanent d’insécurité.

La gravité de l’événement ne réside pas uniquement dans sa dimension opérationnelle, mais surtout dans son arrière-plan historique complexe. Les frontières de Figuig ne sont pas le résultat d’un accord bilatéral clair et souverain entre Rabat et Alger, mais l’héritage direct d’un découpage colonial imposé par la France. Le colonisateur a dessiné des lignes administratives sans tenir compte des continuités sociales, tribales et économiques d’un espace historiquement unifié. La contradiction est frappante : l’Algérie, qui fonde son récit national sur la lutte contre le colonialisme, défend aujourd’hui des frontières précisément issues de ce même colonialisme, érigées en lignes intangibles.

La légitimité marocaine dans cette zone ne repose pas uniquement sur des arguments juridiques contemporains, mais sur une profondeur historique et humaine. Les populations de Figuig et d’Ich ont toujours été intégrées à l’espace marocain, tant dans les formes traditionnelles de l’allégeance que dans l’organisation économique et sociale. Plus encore, la mémoire locale rappelle un fait rarement mis en avant : ces régions ont accueilli et soutenu la résistance algérienne contre la France, avant de devenir aujourd’hui un terrain de suspicion et de pression de la part de l’État issu de cette même résistance.

Dans cette perspective, le comportement de l’armée algérienne apparaît comme le symptôme d’une crise stratégique plus large dans la gestion de la relation avec le Maroc. Au lieu du dialogue politique, la logique sécuritaire s’impose ; au lieu du droit international, la démonstration de force sur le terrain. La tentative de « re-marquage » unilatéral des frontières, sous protection militaire, pose une question fondamentale sur le respect du principe de bon voisinage et sur l’engagement réel d’Alger envers les mécanismes pacifiques de résolution des différends.

Face à cette situation, la posture marocaine semble, jusqu’à présent, marquée par la retenue et le pragmatisme. Rabat privilégie l’apaisement et évite l’escalade militaire, laissant aux canaux diplomatiques le soin de traiter le dossier. Mais pour les populations locales, cette prudence est parfois perçue comme un silence inquiétant, d’autant plus que ce sont elles qui subissent directement les effets d’un conflit qui les dépasse.

L’affaire de Figuig n’est donc pas un simple incident frontalier, mais un révélateur profond de la fragilité structurelle des relations maroco-algériennes. Dans un monde bouleversé par des recompositions géopolitiques majeures, cette frontière maghrébine rappelle que les contentieux hérités de la période coloniale n’ont jamais été véritablement résolus, mais seulement mis entre parenthèses.

Au fond, ce qui se joue à Figuig est un affrontement entre deux visions : l’une considère la frontière comme une construction historique discutable, susceptible d’être négociée et clarifiée ; l’autre la sacralise comme un dogme sécuritaire. Entre ces deux logiques, la population locale demeure la partie la plus vulnérable, prise en étau entre la rigidité des lignes tracées par l’histoire et la brutalité des armes contemporaines, réclamant simplement le droit élémentaire de vivre sur sa terre sans peur.

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