mercredi, février 11, 2026
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Quand l’État échoue à faire coïncider l’offre et la demande : ce que révèlent les chiffres de Sekkouri sur la crise de l’emploi au Maroc

Les déclarations de Younes Sekkouri, ministre de l’Inclusion économique, de la Petite entreprise, de l’Emploi et des Compétences, ne relèvent pas d’un simple exposé technique sur le marché du travail. Elles s’apparentent plutôt à un aveu politique implicite des limites du modèle marocain de gestion de l’emploi. Lorsqu’un responsable gouvernemental reconnaît que l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC) n’est pas en mesure de satisfaire plus de 100 000 demandes de recrutement par an émanant des entreprises, il ne s’agit pas seulement d’un dysfonctionnement administratif ou d’un déficit de compétences, mais bien d’un déséquilibre structurel entre le système de formation, les besoins du marché et les politiques publiques.

Dans son apparence, le discours ministériel avance une explication technique : des offres d’emploi déposées auprès de l’ANAPEC sans candidats adéquats, soit par manque de profils qualifiés, soit parce que les salaires proposés et les conditions de travail ne sont pas suffisamment attractifs. Mais en profondeur, cette lecture déplace subtilement la responsabilité vers les individus eux-mêmes, comme si le chômage résultait avant tout d’un refus des jeunes d’adhérer aux opportunités existantes, et non d’une insuffisance qualitative de ces offres. Le débat se transforme alors d’une critique des politiques de l’emploi en une mise en cause implicite des attentes sociales.

Cette contradiction apparaît encore plus nettement lorsque le ministre se félicite de l’ouverture du marché du travail aux jeunes sans diplômes, soulignant que près de 20 % des nouveaux inscrits à l’ANAPEC ne disposent d’aucune certification. Présentée comme une mesure d’inclusion, cette orientation révèle surtout l’échec persistant du système éducatif et de formation à produire des compétences adaptées. La question de fond demeure : s’agit-il d’intégrer davantage de jeunes non qualifiés dans un marché déjà fragile, ou de repenser en amont les mécanismes de qualification et d’orientation ?

Le chiffre le plus révélateur reste sans doute celui concernant la catégorie des NEET (jeunes qui ne travaillent pas, ne sont ni en formation ni en éducation), estimée à près d’un million de personnes. Ce volume ne constitue pas seulement un indicateur social alarmant, mais un risque structurel pour la stabilité économique et symbolique du pays. Une jeunesse maintenue en dehors de tout circuit d’intégration productive traduit une perte progressive de la capacité de l’État à générer un horizon collectif crédible.

Lorsque Sekkouri évoque la généralisation du système d’apprentissage et l’augmentation du nombre de bénéficiaires à 100 000 par an, le discours semble optimiste. Pourtant, ces chiffres demeurent marginaux face à l’ampleur du décrochage scolaire, qui concerne environ 280 000 élèves chaque année. Autrement dit, les politiques d’insertion avancent à un rythme inférieur à celui de la production continue de l’exclusion éducative.

À un autre niveau, le ministre invoque la notion d’État social et la nécessité de renouveler le contrat social, en s’appuyant sur la vision royale et sur le programme de soutien social direct. Le propos change alors de registre : de l’analyse des défaillances, il glisse vers la justification politique. Certes, les mécanismes de protection se renforcent, mais la question essentielle demeure : une politique de transferts sociaux peut-elle compenser durablement l’absence de perspectives professionnelles ? L’État social risque-t-il de se réduire à une gestion de la précarité plutôt qu’à un levier de transformation économique ?

Enfin, la référence au dialogue social et à l’accord d’avril 2024, marqué par la revalorisation des salaires et la révision de l’impôt sur le revenu, s’inscrit davantage dans une logique de stabilisation que de refondation. Car l’amélioration relative des revenus ne saurait résoudre une crise structurelle de l’emploi, fondée sur la fragilité du tissu productif, la faiblesse de la valeur ajoutée et l’extension du secteur informel.

En définitive, les propos de Sekkouri mettent en lumière une tension centrale : un État qui proclame son engagement en faveur de la justice sociale, tout en reconnaissant l’insuffisance de ses instruments pour assurer une insertion professionnelle massive et durable. Un discours oscillant entre reconnaissance de l’échec et rationalisation politique, laissant sans réponse claire la question fondamentale : le Maroc dispose-t-il aujourd’hui d’un véritable modèle d’emploi pour sa jeunesse, ou se contente-t-il de gérer le déficit avec des outils en deçà de l’ampleur de la crise ?

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