À un moment particulièrement sensible, avec l’approche du mois sacré du Ramadan où la demande alimentaire augmente naturellement, le dossier des prix de la volaille revient au premier plan, non seulement comme question de consommation ponctuelle, mais comme indicateur profond des déséquilibres structurels dans le système de commercialisation et de distribution, et de la fragilité réelle de la protection des consommateurs dans un marché censé être libre et concurrentiel.
Le Observatoire marocain de la protection du consommateur tire la sonnette d’alarme, avertissant des fluctuations injustifiées des prix du poulet, malgré l’abondance de la production et la baisse des prix à la ferme. Ce contraste met en lumière un écart criant entre la logique de l’offre à la source et celle du prix sur le marché final. Un écart qui ne peut pas être expliqué seulement par l’économie, mais soulève la question de l’autorité dans la chaîne de distribution : qui décide vraiment du prix ? Le producteur, l’intermédiaire, ou ceux qui monopolisent l’information ?
L’Observatoire ne se limite pas à décrire le phénomène, il le relie à son cadre légal, estimant que ce qui se passe constitue une atteinte aux lois régissant le marché : la loi sur la protection du consommateur et la loi sur la liberté des prix et la concurrence. L’important n’est pas seulement le prix élevé, mais l’absence de transparence, l’opacité des circuits de commercialisation et la faiblesse des mécanismes de contrôle.
Les déclarations de Hassan Aït Ali, président de l’Observatoire, dessinent l’image d’un marché déséquilibré, où les prix oscillent entre 11 et 30 dirhams le kilogramme en quelques jours seulement, sans que la production, le coût des aliments ou la demande réelle ne changent fondamentalement. Ce qui varie réellement, c’est la position des intermédiaires dans la chaîne et leur capacité à contrôler le flux et l’information, et donc le prix.
Ainsi, la flambée des prix apparaît comme un phénomène complexe : elle n’est pas due à la rareté, mais à une organisation injuste du marché. Elle ne reflète pas le coût de production, mais les marges de profit des intermédiaires. Et ce n’est pas une crise ponctuelle, mais un schéma récurrent à chaque saison de forte consommation : Ramadan, fêtes et occasions sociales.
Il est également notable que cette problématique s’accompagne de la préoccupation croissante des citoyens concernant le prix des œufs, un produit essentiel de la table quotidienne, extrêmement sensible à toute perturbation de la distribution. La volaille et les œufs constituent ensemble la base des protéines populaires, et tout déséquilibre affecte non seulement le pouvoir d’achat mais aussi la sécurité alimentaire sociale.
D’un point de vue plus profond, ce scénario est la conséquence directe de la libéralisation du marché sans conditions réelles de concurrence. Théoriquement ouvert, le marché reste pratiquement fermé aux petits producteurs et concentré entre les mains de quelques grands intermédiaires qui échappent à tout contrôle réel et suivi strict des marges.
Dans cette équation, le consommateur n’est pas un acteur économique, mais un maillon faible, supportant le coût de chaque dysfonctionnement, sans disposer d’outils de négociation, d’information ou de protection juridique effective. Et même les appels de l’Observatoire à activer le rôle du Conseil de la concurrence et à renforcer la surveillance demeurent, jusqu’à présent, plus des avertissements que des politiques publiques concrètes.
La question qui s’impose n’est donc pas : pourquoi le prix du poulet augmente-t-il ? Mais : pourquoi cette hausse se répète-t-elle à chaque saison ? Pourquoi l’abondance de la production ne se traduit-elle pas par un pouvoir d’achat plus élevé ? Et pourquoi le consommateur reste-t-il le seul à payer le prix de la “libéralisation” du marché sans en bénéficier ?
Au fond, nous faisons face à une crise de confiance dans le système de commercialisation, à une crise de gouvernance dans la régulation des prix et à une crise de protection sociale dans un pays où l’alimentation est devenue une source d’inquiétude quotidienne. Le Ramadan ne révèle pas la flambée des prix, il la dénonce : il met à nu la fragilité d’un marché dirigé par la logique du profit rapide plutôt que par celle de la sécurité alimentaire.



