L’affaire ne relève plus d’un simple différend technique sur des chiffres ou d’erreurs comptables marginales. Elle s’impose désormais comme un dossier lourd, révélateur de nouvelles méthodes de blanchiment d’argent à travers le commerce extérieur. Les signalements transmis par l’Administration des douanes et impôts indirects à l’Autorité nationale du renseignement financier ne portent pas sur des infractions isolées, mais sur des soupçons d’un système structuré qui aurait transformé l’exportation en couverture légale pour réinjecter des fonds d’origine inconnue dans le circuit économique.
Les premières données recueillies par les contrôleurs ont mis en évidence un schéma récurrent : une majoration artificielle des valeurs déclarées, atteignant près de 40 % par rapport aux prix réels du marché. Des produits banals et de grande consommation — vêtements, articles textiles, accessoires ménagers, denrées alimentaires — sont ainsi devenus des supports privilégiés pour “nettoyer” de l’argent, à travers des factures apparemment régulières et des flux commerciaux juridiquement irréprochables en apparence.
Ce qui rend le dossier particulièrement préoccupant n’est pas seulement le volume des montants en jeu, dépassant 760 millions de dirhams, mais surtout la nature des réseaux commerciaux impliqués. Certains partenaires étrangers, notamment en Chine et en Espagne, font eux-mêmes l’objet de contrôles financiers dans leurs pays pour des soupçons liés à des flux monétaires suspects. Des informations issues de mécanismes internationaux d’échange de données ont, de surcroît, établi des liens entre certains de ces réseaux et des activités de trafic international de stupéfiants, ce qui renforce l’hypothèse d’un recyclage de fonds criminels via des opérations commerciales légales.
Au niveau national, le paradoxe est frappant : les entreprises soupçonnées présentent un profil fiscal exemplaire. Déclarations déposées dans les délais, impôts acquittés volontairement, régularité apparente des transactions. Mais cet “alignement parfait” n’a pas dissipé les doutes ; il les a au contraire renforcés. Le respect des obligations fiscales apparaît ici comme une stratégie de camouflage sophistiquée, destinée à acquérir une légitimité formelle et à masquer la véritable nature des flux financiers.
Pour démonter ce dispositif, l’Administration des douanes s’est appuyée sur ses systèmes d’information et ses algorithmes d’analyse des risques, croisant les données issues de plateformes telles que “BADR” et “PortNet” avec celles de l’Office des changes. Cette approche numérique a permis de remonter plusieurs années d’opérations, d’examiner l’ensemble des factures, contrats et circuits logistiques, dans un contexte de dématérialisation quasi totale des procédures douanières.
De son côté, l’Autorité nationale du renseignement financier a accéléré ses investigations, mobilisant ses réseaux internationaux pour identifier les dirigeants des sociétés concernées, cartographier leurs relations et suivre leurs connexions financières à l’étranger. L’enjeu dépasse désormais la simple preuve d’une surfacturation : il s’agit de reconstituer l’itinéraire complet de l’argent — son origine réelle, ses points d’entrée dans l’économie et sa destination finale.
Ce dossier met en lumière une réalité plus dérangeante encore : malgré un arsenal juridique clair, des procédures bancaires strictes et un encadrement théorique de chaque opération d’exportation, la pratique révèle que près de 60 % de la valeur de certaines transactions ne transiteraient que partiellement par les circuits officiels. Le reste serait réglé hors système, via des comptes étrangers et l’économie informelle, avec la complicité de partenaires locaux et internationaux.
Ainsi, le “gonflement” des déclarations douanières n’apparaît plus comme une simple manipulation comptable, mais comme une véritable ingénierie financière du blanchiment : une activité commerciale en apparence légale, des factures surévaluées, des impôts payés, des banques présentes… et derrière cette façade ordonnée, une économie souterraine qui recycle silencieusement des capitaux criminels au cœur même de l’économie formelle.



