Dans une scène politique marocaine souvent marquée par les compromis silencieux plus que par les ruptures assumées, le revirement de Mohamed Oujjar interpelle. En l’espace de quelques jours, l’ancien ministre et cadre influent du Rassemblement National des Indépendants est passé d’un discours critique, parfois tranchant, à un soutien explicite et discipliné au nouveau leadership du parti.
Hier encore, Oujjar adoptait un ton de contestation, évoquant la nécessité d’une « révision interne », laissant entendre qu’une dynamique de correction était possible, voire souhaitable. Le langage était celui de la vigilance, du doute, parfois de l’alerte. Aujourd’hui, le voilà dans le registre de l’unité, appelant au rassemblement, à la cohésion, à l’alignement derrière une candidature présentée comme consensuelle.
Ce basculement rapide, presque sans transition, ne peut être lu uniquement comme une évolution personnelle. Il révèle surtout un mécanisme politique bien connu : celui où le temps compte plus que les convictions, et où la position importe souvent davantage que la posture.
Car en politique, il y a ceux qui changent d’avis, et ceux qui changent de rôle. Oujjar semble appartenir à la seconde catégorie. Non pas par incohérence, mais par maîtrise des équilibres. Il sait attendre, observer, mesurer les rapports de force, puis ajuster son discours au moment opportun, lorsque les lignes sont déjà stabilisées.
Son soutien à Mohamed Chouki n’est pas, dans ce sens, un simple acte d’adhésion, mais un geste de synchronisation. La décision arrive après que le parti a clairement envoyé ses signaux internes, après que les orientations ont été tranchées ailleurs, et surtout après que toute alternative réelle est devenue improbable.
La question n’est donc pas tant de savoir pourquoi Oujjar a changé, mais quand il a choisi de le faire. Le timing dit tout. L’opposition est exprimée tant qu’elle reste tolérable, presque décorative. Puis, dès que l’équilibre se fige, elle se transforme en discipline, en langage institutionnel, en soutien justifié par « l’intérêt supérieur du parti ».
Ce type de trajectoire n’est ni exceptionnel ni scandaleux. Il reflète une culture politique fondée sur l’adaptation plus que sur la confrontation, sur la gestion des positions plus que sur la défense des lignes. Une politique de mouvement permanent, où l’on change de ton sans nécessairement changer de place.
Pour les bases militantes, ce genre de transformation est toujours délicat. Car la confiance se construit sur la continuité, et s’érode lorsque les virages sont trop brusques. L’adhérent observe, compare, se souvient. Il se demande si les mots d’hier étaient sincères ou simplement provisoires.
La mémoire politique, elle, ne s’efface pas. Elle archive les déclarations, conserve les séquences, met en regard les discours successifs. Elle ne condamne pas, mais elle n’oublie pas. Et elle finit toujours par poser la même question, silencieuse mais persistante :
la politique est-elle un espace de convictions ou un jeu de positions ?
Dans le cas d’Oujjar, la réponse semble pencher vers une politique de rôle, de timing, de placement stratégique. Une politique où l’essentiel n’est pas tant le chemin parcouru que le siège occupé à l’arrivée.



