Le matin du 6 février n’a pas été un jour ordinaire dans l’histoire de la profession d’avocat au Maroc. Ce ne fut pas une simple étape de protestation inscrite dans l’agenda syndical, mais un moment de conscience collective, où le barreau a réactivé sa mission fondatrice : se tenir au cœur de la défense de la Constitution, du droit universel à la défense et du procès équitable comme piliers de l’État de droit, et non comme des concessions législatives négociables.
De Tanger à Lagouira, d’Oujda à Agadir, des milliers de robes noires ont convergé vers l’avenue Mohammed V à Rabat, défiant les perturbations climatiques et la froideur du ciel. La scène avait quelque chose d’un rituel ancien, presque sacré : celui d’une profession qui se rassemble, comme autrefois dans les grandes séquences de l’histoire nationale, lorsque les avocats étaient au premier rang des combats pour les libertés publiques.
Les slogans scandés n’étaient pas de simples cris de colère, mais l’expression d’un positionnement politique et symbolique fort :
« Lutte, ô avocat, lutte contre le projet »,
« Non à une loi qui vide le barreau de sa mission »,
« Le barreau est fort ».
Autant de formules qui traduisaient un sentiment partagé : ce qui est en jeu n’est pas un avantage corporatiste, mais l’essence même de la profession et sa place dans l’architecture constitutionnelle.
Au centre de ce moment, le discours de Me El Houssine Ziani, président de l’Association des barreaux du Maroc, a pris une dimension presque fondatrice. Il ne s’est pas limité à commenter des articles de loi, mais a parlé d’« une bataille politique et juridique », d’un texte qui « anéantit les fondements de la mission de la défense et entre en contradiction frontale avec la Constitution et les principes internationaux ». Le point culminant fut son appel à retirer la robe d’avocat, geste symbolique puissant, perçu comme une rupture épistémologique avec une vision officielle qui tend à réduire la profession à une simple fonction administrative sous tutelle de l’exécutif.
من طنجة إلى الكويرة: المحاماة تقول لا للتمييع القانوني pic.twitter.com/z2xg0zmLIV
— المغرب الآن Maghreb Alan (@maghrebalaan) February 6, 2026
En parallèle, la visite collective rendue à Me Abderrahmane Ben Amrou, figure historique du mouvement des droits humains, aux côtés de Me Abderrahim Jamai et de plusieurs confrères, a résonné comme une filiation assumée entre générations. D’un barreau qui défendait les détenus politiques durant les années de plomb, à un barreau qui affronte aujourd’hui ce qu’il considère comme une « régression constitutionnelle et législative ».
Même l’enfance était présente dans ce tableau, à l’intérieur même de l’institution parlementaire, comme un signe discret mais éloquent : les générations futures observent la manière dont se décide aujourd’hui l’avenir de la justice. Dans un autre coin de la place, un jeune avocat, immobile dans une posture inspirée de la statue de Patrice Lumumba, symbolisait la dimension existentielle du combat : il ne s’agit pas seulement d’un texte, mais d’une dignité professionnelle et d’une mémoire politique.
Le message a dépassé les frontières nationales. Le même jour, le Conseil national des barreaux de France a publié une déclaration de solidarité unanime avec le mouvement des avocats marocains, reconnaissant ainsi que ce qui se joue à Rabat concerne les standards internationaux de l’indépendance de la défense.
Face à cette mobilisation, le discours de l’exécutif est apparu distant et technocratique. Le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, a exclu le retrait du projet de loi, estimant que cela priverait le Parlement de son rôle, et a invité les professionnels à proposer des amendements uniquement dans l’enceinte législative. Mais pour les avocats, cette posture traduit une incompréhension profonde de la nature du conflit : il ne s’agit pas d’un simple désaccord technique, mais d’un affrontement sur la définition même de la justice, sur les limites de l’ingérence du pouvoir exécutif et sur le statut constitutionnel de la défense.
Ainsi, la mobilisation du 6 février n’a pas été une protestation parmi d’autres contre le projet de loi 66.23. Elle a constitué un moment de réappropriation du sens. Un instant où le barreau marocain a affirmé, d’une seule voix, que la défense n’est pas une profession comme les autres, mais une fonction constitutionnelle, et que toute législation qui l’ignore se transforme mécaniquement en menace pour l’État de droit.
Peut-être que la loi passera, peut-être que certains articles seront amendés. Mais ce qui restera inscrit dans la mémoire collective, c’est que le 6 février aura marqué une date symbolique : celle où le barreau s’est rappelé à lui-même qu’il n’est pas seulement un corps professionnel régi par des textes, mais une conscience juridique, mesurée à sa capacité de résister à toute tentative de transformer la justice en simple procédure, et la défense en simple métier.



