Inondations au Maroc : plus de 154 000 personnes évacuées… quand la prévention devient une course contre le temps
Dans un contexte marqué par une séquence climatique exceptionnelle, le Maroc est confronté à l’une des plus vastes opérations d’évacuation de son histoire récente. Le ministère de l’Intérieur a annoncé l’évacuation de 154 309 personnes issues de plusieurs collectivités territoriales menacées par des inondations majeures, révélant ainsi l’ampleur d’une crise qui dépasse largement le simple fait divers météorologique pour devenir un véritable test de résilience institutionnelle et sociale.
Derrière ces chiffres, se dessine une géographie de l’urgence : 112 695 personnes dans la province de Larache, 23 174 à Kénitra, 14 079 à Sidi Kacem et 4 361 à Sidi Slimane. Autant de familles contraintes de quitter leurs foyers, parfois en quelques heures, laissant derrière elles maisons, terres agricoles et souvenirs, face à une nature devenue soudainement incontrôlable.
Ksar El Kébir : une ville suspendue au niveau de l’eau
La situation la plus critique se concentre à Ksar El Kébir, où la majorité de la population a été évacuée dans le cadre de mesures préventives exceptionnelles. Ici, le danger ne réside plus seulement dans la montée des eaux, mais dans leur persistance anormale, signe d’un déséquilibre hydrologique profond lié au débordement du fleuve Loukkos et à la saturation des barrages environnants.
La ville, historiquement bâtie dans une plaine fertile mais vulnérable, se retrouve aujourd’hui piégée par sa propre géographie : zones urbanisées sur d’anciens lits d’oueds, infrastructures incapables d’absorber des volumes d’eau extrêmes, et absence d’espaces naturels tampons capables de freiner la violence des crues.
Une réponse institutionnelle fondée sur l’anticipation
Le ministère de l’Intérieur insiste sur le caractère préventif et progressif des opérations d’évacuation. Il ne s’agit pas d’une réaction improvisée, mais d’une stratégie reposant sur l’analyse des risques, la surveillance météorologique et la mobilisation de moyens logistiques importants : transports collectifs, hébergements temporaires, encadrement sécuritaire et assistance sociale.
Les autorités appellent les citoyens à ne pas regagner les zones sinistrées, malgré la tentation compréhensible de retourner protéger biens et souvenirs. Le message est clair : la priorité absolue reste la préservation de la vie humaine, même au prix de pertes matérielles parfois lourdes.
Derrière la catastrophe, la question climatique
Ces inondations ne peuvent être lues comme un simple accident naturel. Elles s’inscrivent dans une dynamique plus large de dérèglement climatique, où le Maroc passe brutalement de longues périodes de sécheresse à des épisodes de pluies torrentielles concentrées.
Ironie du sort : ces précipitations ont permis de rehausser les réserves hydriques nationales après plusieurs années de stress hydrique, mais elles ont simultanément révélé la fragilité structurelle des territoires face aux événements extrêmes. L’abondance soudaine devient ainsi une menace, faute de politiques d’aménagement adaptées.
Le visage humain de la crise
Au-delà des communiqués officiels, la crise se vit au quotidien dans les centres d’accueil temporaires :
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des enfants dormant loin de leur quartier,
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des personnes âgées déracinées dans l’urgence,
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des agriculteurs inquiets pour leurs récoltes,
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des familles suspendues à l’incertitude du retour.
C’est toute une mémoire sociale qui se trouve déplacée, non seulement physiquement, mais aussi psychologiquement.
Une épreuve révélatrice
Les inondations actuelles posent une question fondamentale : le Maroc est-il prêt à entrer dans une nouvelle ère de gestion des risques climatiques fondée non plus sur la réaction, mais sur la prévention structurelle, l’urbanisme résilient et la justice territoriale ?
Car derrière la montée des eaux se cache un autre danger, plus silencieux : celui de reproduire, après chaque catastrophe, les mêmes erreurs d’aménagement, jusqu’à ce que l’exception climatique devienne la norme permanente.



