Il ne faut pas être un observateur particulièrement averti de la scène juridique marocaine pour percevoir les signaux inquiétants qui émanent du projet de loi n°66.23 relatif à l’organisation de la profession d’avocat. Ce texte ne se limite pas à une simple réforme technique destinée à moderniser le cadre légal de la profession ; il semble plutôt s’inscrire dans une dynamique de régression législative, touchant l’un des piliers les plus sensibles de l’édifice judiciaire. Les mouvements de protestation et les grèves qui secouent actuellement les tribunaux ne relèvent pas d’un corporatisme étroit, mais traduisent une angoisse collective face à la remise en cause du dernier rempart protégeant le citoyen contre l’arbitraire administratif.
Historiquement et universellement, l’avocature n’a jamais été une activité économique ordinaire. Elle constitue une institution au sens plein du terme, indissociable de l’idée même de justice. L’avocat incarne la voix de celui qui n’en a pas, et garantit que le droit à un procès équitable ne reste pas un simple principe abstrait inscrit dans les constitutions, mais devienne une réalité vécue. Or, la lecture attentive du projet 66.23 révèle une tendance préoccupante : au lieu de renforcer cette indépendance structurelle, le texte semble vouloir reconfigurer la profession sous le signe de la tutelle administrative, transformant progressivement l’avocat d’acteur libre en auxiliaire discipliné de l’appareil étatique.
Lorsque les avocats revendiquent leur indépendance, ils ne réclament ni privilèges ni immunité. Ils revendiquent avant tout le droit de défendre sans crainte. Le transfert de compétences essentielles — telles que l’inscription au tableau ou l’autorisation d’ouverture des cabinets — vers le ministère de la Justice constitue une atteinte directe au principe de séparation des pouvoirs. Comment un avocat peut-il affronter l’administration avec détermination, si son avenir professionnel dépend précisément de l’autorité qu’il est censé contrôler juridiquement ?
Dans les systèmes juridiques comparés, et conformément aux standards internationaux, le tableau professionnel demeure une prérogative souveraine des ordres d’avocats, condition indispensable de leur autonomie. Le choix opéré par le projet 66.23 apparaît ainsi comme un retour en arrière, réactivant une logique de tutelle que l’histoire du droit avait progressivement dépassée.
Plus grave encore, certaines dispositions ouvrent la voie à la poursuite pénale ou civile de l’avocat pour l’exercice même de sa mission de défense. L’utilisation de notions vagues telles que « atteinte au bon fonctionnement de la justice » place la liberté de plaidoirie sous une menace permanente. Chaque mot prononcé dans une salle d’audience devient potentiellement suspect, chaque argument un risque juridique.
Un avocat qui plaide sous la peur n’est plus un défenseur, mais un figurant. Sa parole se vide de sa substance, son rôle devient protocolaire, et la justice se transforme en simple mise en scène procédurale. Or, la jurisprudence internationale, notamment européenne, considère la liberté d’expression de l’avocat comme une condition préalable à tout procès équitable, et non comme un privilège accordé par l’administration.
Dans cette perspective, la crise actuelle dépasse largement le cadre professionnel. Elle touche au cœur du contrat social. Porter atteinte à l’indépendance de l’avocat, c’est fragiliser directement le droit du citoyen à se défendre et à contester l’abus de pouvoir. Affaiblir la défense, c’est affaiblir la justice elle-même, et compromettre les fondements de l’État de droit.
Ce que réclament aujourd’hui les barreaux marocains ne peut donc être réduit à une simple revendication corporatiste. Il s’agit d’une lutte pour préserver la liberté dans l’espace judiciaire. Le retrait des dispositions les plus controversées du projet 66.23 et le retour à un dialogue réel et participatif ne sont pas un luxe politique, mais une nécessité démocratique.
En définitive, une avocature indépendante constitue la boussole de la sécurité juridique. Si cette boussole se brise, ce ne sont pas seulement les avocats qui perdront leur orientation, mais l’ensemble des citoyens, les juges eux-mêmes et, à terme, la crédibilité de l’État. La véritable question n’est donc pas de savoir ce que veulent les avocats, mais quel modèle de justice le Maroc souhaite construire : une justice libre, protectrice des libertés, ou une justice sous tutelle, reproduisant la logique de la peur au cœur même des institutions.



