mercredi, février 11, 2026
AccueilActualités« Oued Al-Makhazen : quand la pluie révèle les failles d’un système...

« Oued Al-Makhazen : quand la pluie révèle les failles d’un système »

Au moment des catastrophes, le véritable danger ne réside pas seulement dans l’eau, mais dans la manière dont l’État gère l’eau en tant que « système stratégique » et non comme une simple infrastructure technique. Qu’on affirme au public que « le barrage de Oued Al-Makhazen est sain » ne suffit pas à rassurer une ville entière contrainte à l’évacuation, et ne répond pas à la question essentielle : construisons-nous une gestion rationnelle de la sécurité hydrique ou une administration improvisée qui dissimule la fragilité de tout un système derrière des communiqués techniques ?

Le problème, dans sa profondeur, ne se limite plus à un barrage ou à un bassin isolé, mais concerne un réseau national massif mobilisant des projets de raccordement entre bassins, des stations de dessalement coûtant des milliards, et des choix d’investissement où se croisent technique, politique et économie. Quand plus de cent mille citoyens quittent leurs maisons, l’événement dépasse le cadre d’un incident naturel pour devenir un enjeu politique majeur, soulevant une double question : construisons-nous réellement un « État de l’eau » ou reproduisons-nous l’économie des marchés de gré à gré sous le couvert de la sécurité hydrique ?

Dans ce contexte, la première clarification du ministère de l’Intérieur sur la situation du barrage de Oued Al-Makhazen semble avoir ajouté une couche de confusion plutôt qu’elle ne dissipe l’inquiétude. Le ministère a mis en garde contre des apports hydriques exceptionnels et une hausse record de la retenue du barrage, pouvant exercer une pression considérable sur ses installations. Dans le même temps, le ministère de l’Équipement et de l’Eau a affirmé, dans un récit parallèle, qu’aucun déséquilibre ou anomalie inhabituelle n’a été constaté, malgré le dépassement de la capacité normale depuis début janvier. Entre un discours d’alerte et un discours rassurant, le citoyen reste dans une zone grise : quelle version reflète réellement la réalité ?

Les experts eux-mêmes sont partagés dans leur lecture de la situation. Mustafa Benramel, expert en hydrologie et environnement, estime que les infrastructures des barrages au Maroc restent « stables et en bon état » sur le plan technique, mais que le véritable problème réside dans l’intensité des précipitations et la charge des oueds et affluents, qui dépasse la capacité du système à absorber l’eau. Le remplissage rapide des lits et des affluents a donc imposé, selon lui, une vidange progressive comme mesure préventive pour éviter l’aggravation de la situation. Cependant, cette stratégie transfère elle-même le risque des hauteurs du barrage vers les villes situées en aval.

Benramel avertit également que ce qui se passe à Oued Al-Makhazen n’est pas un cas isolé, mais fait partie d’une situation nationale qui touche les régions du Gharb, Loukos, Al-Haouz et Taroudant, ainsi que les bassins de Tensift, Oum Er-Rbia et Moulouya, où plus de vingt-deux barrages ont dépassé 95 % de leur capacité. Cela signifie que le pays fait face à une pression hydrique générale sur un système qui n’a pas été conçu pour absorber ce type de scénarios climatiques extrêmes.

Pour sa part, Mustafa Al-Aissat, expert en politiques environnementales et hydriques, considère que le récit du ministère de l’Intérieur reflète plus fidèlement la réalité, soulignant que le barrage de Oued Al-Makhazen a atteint sa pleine capacité et que le déversement partiel, pouvant atteindre 1,2 milliard de mètres cubes, est devenu une nécessité technique pour éviter le pire. Le danger ne se limite pas au barrage lui-même, mais réside dans la simultanéité de la vidange avec la montée des eaux dans l’oued Loukos, mettant des villes comme Ksar El-Kébir dans une zone à risque réel.

Al-Aissat loue la logique « d’intervention préventive » adoptée par les autorités et révèle l’existence d’un « comité de vigilance » regroupant l’Intérieur, l’Équipement, l’armée, la gendarmerie et la météorologie, surveillant en permanence les niveaux d’eau et les affluents. Mais ce cadre technique, aussi efficace soit-il, ne décharge pas l’État de la question politique : pourquoi le discours gouvernemental public fait-il défaut à un moment d’une telle gravité ? Pourquoi les décideurs politiques se cachent-ils derrière des communiqués techniques plutôt que d’apparaître pour assumer la responsabilité devant le public ?

Ainsi, le barrage de Oued Al-Makhazen se transforme en miroir d’une crise plus profonde : celle de la transparence et de la confiance. Le citoyen ne demande pas un miracle, mais son droit à l’information, à la compréhension des décisions, à savoir qui décide, quand et pourquoi. Et lorsque le Premier ministre défend au parlement des contrats de dessalement liés à sa société, tout en restant silencieux sur les canaux de raccordement entre bassins et leurs impacts socio-environnementaux, le doute devient une composante de l’équation.

La leçon principale de ce moment critique n’est pas seulement technique, mais politique et morale : la sécurité hydrique ne se gère pas par des communiqués, ni par le seul langage des experts, elle se construit par la confiance des citoyens dans leurs institutions. Et tant que plus de cent mille personnes quittent leurs maisons sous la pression d’un « risque potentiel », la question reste suspendue : sommes-nous face à un État qui anticipe les catastrophes avec une stratégie réfléchie, ou à un système dont la fragilité ne se révèle que lorsque le barrage déborde ou que l’oued monte ?

Articles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -spot_imgspot_imgspot_imgspot_img

Les plus lus

Recent Comments