Dans un contexte mondial marqué par l’austérité, les licenciements massifs et le gel des salaires, la décision annoncée par le Dr Talal Abu-Ghazaleh, président et fondateur du groupe Talal Abu-Ghazaleh Global (TAG.Global), d’accorder une prime exceptionnelle à l’ensemble de ses employés, mérite d’être lue autrement que comme une simple mesure administrative.
Selon le communiqué officiel du groupe, cette prime peut atteindre 15 % du salaire total, pour un coût annuel dépassant 4,5 millions de dollars à l’échelle mondiale, dont environ un million de dollars pour la Jordanie seulement.
Mais l’importance de cette décision ne réside pas uniquement dans son impact financier, elle se situe surtout dans la philosophie managériale et sociale qu’elle révèle, à un moment où la plupart des entreprises internationales justifient la réduction des effectifs par les crises géopolitiques, les guerres et l’augmentation des coûts.
Talal Abu-Ghazaleh ne présente pas cette prime comme un avantage conjoncturel, mais comme une priorité stratégique et éthique, affirmant que « l’amélioration des conditions de vie de nos fils et filles est au cœur de nos priorités ».
Cette phrase, à elle seule, résume une conception particulière de la relation entre capital et travail : une relation de partenariat, et non de simple logique de coût.
Une logique à contre-courant du marché
Alors que de nombreuses multinationales adoptent une politique de rationalisation des ressources humaines, Abu-Ghazaleh opte pour une démarche inverse :
augmenter les salaires en pleine période d’incertitude économique mondiale.
Ce choix n’est ni populiste ni émotionnel, mais repose sur un pari économique alternatif :
investir dans l’humain comme principal capital de l’entreprise, et non comme une variable d’ajustement comptable.
Le système de calcul de la prime, fondé sur quatre tranches progressives où le pourcentage augmente lorsque le salaire diminue, est particulièrement révélateur. Il traduit une forme de conscience sociale interne, rare dans le discours des chefs d’entreprise du monde arabe, où la justice sociale est généralement évoquée à l’échelle nationale, rarement au sein même de l’entreprise.
Un modèle de gestion fondé sur la stabilité
Le groupe Talal Abu-Ghazaleh emploie plus de 1650 personnes dans le monde. Selon ses déclarations, il n’a procédé à aucune réduction de salaire, ni licenciement, ni recours aux dérogations légales permises en temps de crise, même lors des périodes économiques les plus difficiles.
La décision actuelle s’inscrit donc dans une continuité :
celle d’un modèle managérial fondé sur la stabilité professionnelle comme condition de la productivité, et non comme simple conséquence de la croissance.
Ce que dit Abu-Ghazaleh, implicitement
Derrière le langage institutionnel du communiqué, on peut lire trois messages fondamentaux :
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L’économie n’est pas qu’une affaire de chiffres, mais un système de confiance entre l’entreprise et ses collaborateurs.
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La rentabilité n’est pas incompatible avec la justice sociale, elle peut même en être le produit.
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Le monde arabe est capable de produire ses propres modèles éthiques de gouvernance économique, sans se contenter d’importer les paradigmes néolibéraux dominants.
Lorsque Talal Abu-Ghazaleh affirme sa confiance dans le fait que ses employés « prouveront au monde davantage de succès et de progrès », il ne s’adresse pas seulement à son personnel, mais propose une vision différente du leadership économique :
un leadership fondé sur l’appartenance plutôt que sur la peur,
sur la loyauté plutôt que sur la précarité.
Une décision administrative ou un manifeste philosophique ?
En définitive, cette décision peut être lue de deux manières :
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comme une information économique sur une hausse des salaires ;
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ou comme un manifeste implicite sur le rôle de l’entreprise en temps de crise.
La seconde lecture est sans doute la plus pertinente, car elle positionne Talal Abu-Ghazaleh non seulement comme un dirigeant d’entreprise, mais comme un acteur intellectuel qui repense la place de l’humain dans l’économie.
À l’ère de l’intelligence artificielle et de la transformation numérique, Abu-Ghazaleh rappelle une vérité simple mais essentielle :
aucune innovation n’a de sens sans un être humain qui se sent en sécurité, reconnu et digne.



