Sous un ciel hivernal chargé de nuages et d’inquiétudes, les scènes d’inondation de l’oued Sebou se répètent presque chaque année dans le Gharb marocain. De Sidi Kacem jusqu’à Ksar El Kébir, ce fleuve, source de vie pour des milliers d’agriculteurs, se transforme régulièrement en menace, engloutissant les douars, coupant les routes et mettant en péril les moyens de subsistance de populations entières.
Des catastrophes récurrentes, pas vraiment imprévisibles
Historiquement, la région a connu des épisodes majeurs d’inondation en 2009 et 2010, mais les années suivantes n’ont pas permis d’installer une véritable culture de prévention. Malgré l’existence de grands barrages comme Al Wahda, conçus pour réguler les crues et soutenir l’irrigation, la gestion de l’eau reste largement réactive. Les décisions de lâchers d’eau sont souvent prises dans l’urgence, lorsque les barrages atteignent déjà des niveaux critiques, ce qui transforme un outil de protection en facteur aggravant.

Le paradoxe des infrastructures : routes modernes, drainage archaïque
Au fil des années, le Maroc a investi dans des infrastructures routières et autoroutières, mais sans intégrer pleinement la problématique hydrologique dans leur conception. Résultat : à chaque crue, des tronçons entiers deviennent impraticables, isolant des douars pendant des jours, parfois des semaines. Des routes dites « structurantes » se retrouvent coupées par des eaux non canalisées, révélant une contradiction entre modernisation apparente et fragilité réelle.
Le Fonds des catastrophes : un filet de sécurité à trous
Créé par la loi 110-14, le Fonds de solidarité contre les événements catastrophiques devait constituer une réponse institutionnelle aux séismes, inondations et autres catastrophes naturelles. Dans les faits, son activation reste complexe et conditionnée à une reconnaissance officielle de la « catastrophe ». Beaucoup de sinistrés n’y ont jamais accès, faute de critères remplis ou de procédures administratives rapides.
Cette lenteur transforme souvent le fonds en symbole de décalage entre le discours public et la réalité du terrain. Les indemnisations, lorsqu’elles arrivent, sont jugées tardives, partielles et insuffisantes pour reconstruire des maisons, relancer des exploitations agricoles ou compenser la perte de cheptel.
Une gestion de crise plus qu’une politique de prévention
Sur le terrain, la réponse reste avant tout sécuritaire : évacuations, hébergement temporaire dans des écoles, interventions de la protection civile. Mais la prévention structurelle — curage des oueds, reboisement, aménagement de zones tampons, planification urbaine adaptée — demeure marginale. La politique publique semble se limiter à gérer l’urgence, sans s’attaquer aux causes profondes.
Le coût humain et agricole d’un modèle dépassé
Pour les habitants du Gharb, les inondations ne sont pas seulement un phénomène naturel, mais un facteur chronique de précarisation. Les cultures saisonnières sont détruites, les arbres fruitiers meurent, le bétail est perdu. Derrière les chiffres officiels se cachent des trajectoires de vie brisées, des familles contraintes de recommencer à zéro chaque décennie.
Une question politique avant d’être climatique
Si le changement climatique accentue l’intensité des pluies, il ne saurait expliquer à lui seul la répétition des catastrophes. Le véritable enjeu réside dans la gouvernance : anticipation, transparence des décisions, responsabilisation des gestionnaires des barrages, réforme effective du Fonds des catastrophes.
Les inondations du Sebou posent ainsi une question centrale pour le Maroc contemporain : veut-on continuer à réparer après coup, ou enfin investir dans une politique nationale de gestion des risques, fondée sur la prévention, la planification et la justice territoriale ?



