La conférence de presse organisée par les barreaux marocains à Rabat ne relevait pas d’une simple opération de communication, mais s’apparentait davantage à une mise en alerte d’une profession intimement liée à l’idée même de l’État de droit. Ma présence à cette rencontre n’était pas programmée à l’avance : j’ai reçu son communiqué à peine vingt-quatre ou quarante-huit heures avant sa tenue, transmis par le bâtonnier, et je n’avais initialement pas prévu d’y assister. Ce n’est qu’au dernier moment que j’ai finalement décidé de m’y rendre et d’en assurer la couverture pour plusieurs médias avec lesquels je collabore en dehors du Maroc.
Dès les premières interventions, le ton adopté par le bâtonnier El Houssine Zayani, président de l’Association des barreaux du Maroc, dépassait largement le registre de la défense corporatiste classique. Son discours relevait d’une posture ouvertement politique. Il a insisté sur le fait que les avocats ne portent aucune responsabilité dans le projet de loi actuellement examiné par le Parlement, allant jusqu’à déclarer : « Ce projet ne nous concerne pas », estimant qu’il ne reflète ni la philosophie de la profession ni son rôle institutionnel dans le système judiciaire.
Tout en affirmant que les avocats ne sont pas opposés au dialogue, il a posé une condition essentielle : que ce dialogue ne soit ni formel ni symbolique, mais réel et substantiel. Dans ce contexte, il a rappelé que le boycott des audiences judiciaires constituait une forme de protestation contre le projet, boycott ayant entraîné un blocage partiel du fonctionnement des tribunaux, avec un aveu clair : le citoyen demeure la première victime de cette situation.
Cependant, l’élément le plus marquant du discours de Zayani réside dans sa qualification du conflit actuel. Selon lui, il ne s’agit pas d’un simple débat technique ou professionnel, mais d’« une véritable bataille touchant au cœur même de l’État de droit ». Le projet de loi porterait atteinte non seulement aux fondements de la profession d’avocat, mais également aux principes constitutionnels et aux références internationales encadrant la justice, qu’il s’agisse de la Constitution marocaine, des conventions internationales ou encore des principes des Nations unies relatifs à l’indépendance de la défense et au droit à un procès équitable.
Dans cette perspective, la position des avocats devient intrinsèquement politique. Ils ne contestent pas uniquement un texte juridique, mais s’opposent à une vision globale du rôle qui leur est assigné dans l’architecture judiciaire. Ils perçoivent ce projet comme une tentative de redéfinir la relation entre l’État et la profession d’avocat sur des bases susceptibles de fragiliser l’indépendance et la fonction critique du défenseur.
La question que j’ai personnellement adressée au bâtonnier Zayani était volontairement concise mais lourde de sens : quelles sont les raisons profondes de ce projet ? Pourquoi surgit-il aujourd’hui, et sous cette forme précise qui a suscité une opposition aussi radicale ? Sa réponse fut prudente, presque évasive, se contentant d’indiquer qu’il avait abordé ce point en introduction de la conférence, sans livrer d’analyse politique explicite, comme s’il existait une réticence à formuler ouvertement les véritables enjeux.
Ce qui se dégage néanmoins de l’ensemble des interventions, c’est que le conflit dépasse largement le cadre juridique. Il renvoie à une lutte autour du pouvoir dans le champ judiciaire : qui définit les règles du jeu ? Qui détermine la place et la fonction des acteurs de la justice ? L’avocat est-il un simple technicien au service du système, ou un acteur constitutionnel doté d’un rôle politique et citoyen de contrôle et de défense des libertés ?
Entre le discours du ministère et celui des barreaux, le Maroc semble se trouver à un moment charnière. Soit un débat public profond s’ouvre, fondé sur la concertation et la légitimité démocratique de la loi, soit l’on s’oriente vers une logique d’imposition, avec tous les risques que cela comporte pour la confiance dans les institutions et pour l’image même de la justice.
Au final, l’équation reste complexe : des avocats qui se sentent engagés dans une bataille existentielle, un ministère qui se présente comme porteur d’une réforme nécessaire, et un citoyen pris en otage par l’impasse. La question demeure ouverte : assistons-nous à une réforme juridique indispensable ou à une reconfiguration politique silencieuse des équilibres au sein de l’État de droit ?



