La grève totale observée par les avocats au Maroc n’est plus une simple réaction corporatiste à un projet de texte juridique. Elle s’est progressivement transformée en un moment de vérité pour l’ensemble du système judiciaire, révélant des tensions plus profondes entre l’État, la profession d’avocat et le sens même de la réforme dans un État qui se veut de droit.
L’Association des barreaux du Maroc, en décidant de poursuivre son programme de mobilisation, ne se présente pas comme un acteur syndical cherchant uniquement à défendre des intérêts professionnels, mais comme une institution consciente de son rôle constitutionnel dans la protection des droits et des libertés. Le communiqué publié à l’issue de la réunion de son bureau national, tenue à Rabat, adopte ainsi un ton qui dépasse la simple revendication pour devenir un véritable signal d’alerte sur les déséquilibres qui menacent l’architecture de la justice.
Cette réunion, consacrée à l’évaluation des derniers développements du dossier, a été aussi l’occasion de dresser un état des lieux du contexte politique et institutionnel entourant la réforme. Les contacts engagés avec plusieurs institutions constitutionnelles, partis politiques et médias visaient à sortir le débat de son cadre technique étroit pour l’inscrire dans l’espace public. Mais le constat dressé par l’Association reste pessimiste : les déclarations gouvernementales sur l’ouverture du dialogue ne se sont traduites par aucun geste concret.
Le succès de la grève générale, tel que souligné dans le communiqué, ne reflète pas seulement le niveau d’adhésion et de discipline professionnelle. Il constitue surtout un message politique clair : le corps des avocats conserve une capacité réelle de mobilisation et de pression. Une situation paradoxale, où ceux qui défendent le droit d’accès à la justice se voient contraints de suspendre leur présence dans les tribunaux afin de défendre les conditions mêmes de leur existence professionnelle.
Le cœur du conflit réside dans le projet de loi sur la profession d’avocat, et plus précisément dans ses articles 23 et 66, que l’Association considère comme une remise en cause directe de l’indépendance organisationnelle et fonctionnelle de la profession. D’où une position ferme : rejet total de la version actuelle du texte, exigence de son retrait et réouverture d’un véritable débat participatif, respectueux des acquis historiques de la profession et conforme aux principes constitutionnels de la liberté et de l’autonomie de la défense.
Dans le discours de l’Association, la réforme ne peut être réduite à une simple opération technique de modernisation législative. Elle est fondamentalement une question politique et institutionnelle. La défense n’est pas un service auxiliaire du système judiciaire, mais un pouvoir indépendant qui contribue à l’équilibre de la justice et protège le citoyen contre toute forme d’abus de pouvoir.
C’est dans ce sens que l’Association insiste sur le caractère non corporatiste de son mouvement. L’affaiblissement de l’avocat signifie, en réalité, l’affaiblissement du justiciable. Et toute atteinte à l’indépendance de la défense menace directement le droit à un procès équitable, même si celui-ci demeure proclamé dans les textes.
La poursuite de la grève, la suspension des audiences, le refus de paiement des frais judiciaires, l’annonce d’une conférence de presse nationale et d’une manifestation centrale témoignent d’une escalade assumée. Le dossier est entré dans une phase de confrontation ouverte, posant une question centrale : qui détient la légitimité pour définir la réforme de la justice ? Le pouvoir exécutif, les professionnels du droit ou la Constitution elle-même ?
La lettre adressée au Conseil supérieur du pouvoir judiciaire ajoute une dimension supplémentaire à ce bras de fer. Tout en protestant, les avocats cherchent à limiter les conséquences de leur mouvement sur les citoyens. Le message est clair : le combat n’est pas dirigé contre la justice, mais pour une justice qui ne soit pas dictée d’en haut, sans concertation réelle avec ceux qui la font vivre au quotidien.
En profondeur, ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement le cadre d’un conflit sectoriel. Il s’agit d’une bataille symbolique autour de la définition même de la justice au Maroc : une institution administrative gérée par la logique du pouvoir, ou un espace de contre-pouvoirs équilibrés, où l’avocat est un partenaire et non un simple exécutant.
La crise des avocats devient ainsi le reflet d’un malaise plus large : celui d’un processus de réforme souvent invoqué dans le discours officiel, mais rarement construit dans une véritable logique participative. Une crise du mode de gouvernance juridique, plus que d’un texte de loi.



