Au matin du mercredi 28 janvier 2026, des centaines d’avocats, issus de différents barreaux du Royaume, se sont rassemblés devant le siège du ministère de la Justice à Rabat, vêtus de leurs robes noires, brandissant des pancartes et scandant des slogans exprimant une colère professionnelle qui ne cesse de croître depuis plusieurs semaines. Cette mobilisation ne s’inscrit plus dans une simple logique de protestation ponctuelle, mais semble désormais relever d’un conflit structurel autour de l’avenir de la profession d’avocat au Maroc.
Les avocats protestent contre le projet de loi n° 66.23 relatif à l’organisation de la profession, qu’ils considèrent comme une remise en cause grave de l’indépendance du barreau et des garanties fondamentales du droit de la défense. Plusieurs manifestants ont dénoncé ce texte comme une « atteinte à la dignité de la profession » et un « recul par rapport aux acquis historiques », estimant qu’il transforme progressivement l’avocat en simple acteur administratif soumis à un contrôle excessif de l’autorité publique.
Un désaccord de fond : modernisation ou mise sous tutelle ?
Du point de vue du gouvernement, ce projet de loi s’inscrit dans une démarche de modernisation du cadre juridique de la profession, visant à l’adapter aux mutations institutionnelles, technologiques et sociales. Le ministère de la Justice affirme avoir procédé à des consultations préalables et intégré certaines propositions professionnelles.
Mais pour la majorité des avocats, la version finale du texte consacre une rupture avec l’esprit participatif qui devrait accompagner toute réforme touchant un pilier essentiel de la justice. Ils dénoncent une logique unilatérale, où la concertation serait restée formelle, sans véritable prise en compte des observations des instances représentatives.
Au cœur du débat se pose une question fondamentale :
l’avocat est-il un partenaire indépendant de la justice ou un auxiliaire soumis à une tutelle administrative renforcée ?
Les opposants au projet redoutent que plusieurs dispositions affaiblissent la liberté d’expression de l’avocat, réduisent les garanties disciplinaires et fragilisent le principe même de la défense libre.
Un impact direct sur les citoyens : quand la contestation paralyse les tribunaux
Les protestations ne se sont pas limitées à une seule journée. Depuis le début du mois de janvier, les barreaux ont observé une suspension générale des activités professionnelles, entraînant une paralysie partielle, voire totale, de nombreuses audiences judiciaires à travers le pays.
Cette situation a eu des conséquences directes sur les justiciables :
des dossiers reportés, des plaintes non enregistrées, des délais prolongés, et un sentiment croissant d’incertitude quant à l’accès effectif à la justice.
Les avocats reconnaissent l’impact de cette mobilisation sur les citoyens, mais affirment que leur combat vise précisément à préserver la qualité de la justice sur le long terme. Selon eux, une profession affaiblie ne peut garantir ni l’équité des procès ni la protection réelle des droits fondamentaux.

Vers une escalade : une manifestation nationale devant le Parlement
Face à ce qu’ils perçoivent comme une surdité institutionnelle, les avocats ont annoncé l’organisation d’une manifestation nationale devant le Parlement le 6 février prochain. Cette étape marque un tournant symbolique : le conflit sort du cadre strictement professionnel pour entrer dans l’arène politique et législative.
L’objectif est clair : exercer une pression directe sur les parlementaires afin de geler l’adoption du projet, ouvrir un véritable dialogue et repenser la réforme dans un esprit consensuel.
Pour beaucoup d’observateurs, cette crise révèle une tension plus large entre les logiques de gouvernance technocratique et les exigences de la démocratie participative. Elle met également en lumière la fragilité des équilibres entre l’exécutif et les corps intermédiaires dans la conduite des réformes structurelles.
Conclusion : réforme nécessaire, mais sans sacrifier l’indépendance
Le débat autour du projet de loi 66.23 dépasse largement la sphère corporatiste. Il touche au cœur même de l’État de droit : l’indépendance de la défense, l’équilibre des pouvoirs et la confiance du citoyen dans l’institution judiciaire.
Si la réforme de la profession d’avocat est légitime et nécessaire, elle ne peut être crédible que dans un cadre transparent, participatif et respectueux des principes fondamentaux de la justice. Sans cela, le risque est réel de transformer une réforme attendue en facteur de crise durable, tant pour les professionnels que pour les citoyens qu’ils sont censés défendre.



