Dans un pays gardé par deux mers, bordé par l’océan au nord et à l’ouest, la bataille quotidienne des Marocains n’est plus contre la sécheresse ni contre la pénurie, mais contre quelque chose de plus simple et plus cruel à la fois : le prix de la sardine.
Le Maroc, classé parmi les grands exportateurs de poisson dans le monde, occupant des rangs avancés dans la production de sardine, de poulpe et de thon, se retrouve face à un paradoxe douloureux : un poisson pêché dans ses eaux, débarqué dans ses ports, puis vendu à ses propres citoyens à des prix supérieurs à ceux payés par un consommateur européen pour le même produit marocain.
Il ne s’agit pas de simples fluctuations de marché ni d’un phénomène saisonnier. C’est le signe d’un dysfonctionnement plus profond dans la manière de gérer une richesse qui devrait constituer l’un des piliers de la sécurité alimentaire et de la souveraineté économique. Comment un pays par excellence maritime, dont le littoral s’étend sur plus de 2 300 kilomètres, peut-il devenir un espace où le citoyen n’arrive plus à acheter ce que l’on appelait depuis des décennies « le poisson des pauvres » ?
Quand la balance se renverse
Dès le début de l’année 2026, les prix ont explosé dans les marchés populaires. Le kilogramme de sardines est monté dans plusieurs villes entre 30 et 40 dirhams, alors qu’il se situait historiquement entre 15 et 20 dirhams. Soudain, la sardine n’est plus un simple aliment, mais un fardeau pour le budget de familles qui en dépendaient comme principale source de protéines.
La mutation n’a pas été progressive ni discrète, mais brutale, comme une annonce non écrite de la fin d’une époque alimentaire entière.
Sur les marchés, les explications se multiplient : changements climatiques affectant la migration des poissons, conditions maritimes réduisant les jours de pêche, hausse du coût du carburant et du transport, inflation du nombre d’intermédiaires, chacun ajoutant sa marge de profit. Mais ces explications, malgré leur pertinence, ne répondent pas à une contradiction centrale : pourquoi la sardine marocaine reste-t-elle relativement bon marché à l’étranger, alors qu’elle devient chère sur le marché intérieur ?
L’État intervient… et la mer se tait
Face à la pression sociale et à l’approche du mois de Ramadan, les autorités de tutelle ont réagi. Le Secrétariat d’État chargé de la pêche maritime a annoncé une série de mesures préventives : suspension temporaire de l’exportation de la sardine congelée, extension de l’initiative « le poisson à un prix raisonnable », et interdiction de diriger la sardine propre à la consommation vers les usines de farine et d’huile de poisson.
Ces décisions ont coïncidé avec la période de repos biologique allant du 1er janvier à la mi-février, durant laquelle la pêche de la sardine est interdite afin de protéger sa reproduction et garantir la durabilité du stock.
Scientifiquement, ces décisions sont logiques. Économiquement et socialement, elles constituent une arme à double tranchant. Le repos biologique signifie une réduction de l’offre sur le marché, et en l’absence d’un stock destiné exclusivement à la consommation intérieure, toute interruption de la pêche se transforme immédiatement en pression sur les prix. C’est là que le dysfonctionnement apparaît : l’État protège la sardine en mer, mais ne dispose pas des outils suffisants pour la protéger sur le marché.
Quand le stock baisse et que l’appétit pour l’exportation augmente
Les chiffres officiels indiquent que les captures de sardines ont diminué d’environ 46 % entre 2022 et 2024. Dans une logique de souveraineté alimentaire, cette baisse aurait dû entraîner une priorité absolue au marché national. Mais la réalité va dans l’autre sens.
La sardine reste une marchandise d’exportation rentable, les marchés européens sont capables de payer des prix plus élevés, et les grandes entreprises sont organisées et en mesure de négocier, tandis que le consommateur marocain se retrouve seul face au marché.
Ainsi se forme une équation déséquilibrée : nous produisons, mais d’autres consomment à un meilleur prix.
Où la chaîne se brise-t-elle ?
La crise ne naît pas seulement en mer, mais dans la longue distance entre le port et la table.
Il y a d’abord la question de la gestion du stock : l’absence d’une réserve stratégique destinée au marché intérieur rend les prix vulnérables à toute perturbation naturelle. Il y a ensuite la chaîne de commercialisation, où la marge de profit enfle à travers des cercles imbriqués d’intermédiaires, transformant le poisson d’un produit populaire en une marchandise spéculative. Enfin, il y a la logique de l’exportation, qui fait que le marché intérieur concurrence les marchés extérieurs pour la même ressource, dans une bataille perdue d’avance.
La sardine comme miroir
L’histoire de la sardine au Maroc n’est pas seulement celle d’un poisson. C’est l’histoire d’un modèle économique, d’un équilibre rompu entre la nature et le marché, entre le droit du citoyen à l’alimentation et la logique du profit. C’est une question de souveraineté avant d’être une crise des prix : possédons-nous réellement nos richesses, ou nous contentons-nous de les extraire de notre mer pour laisser leur valeur s’écouler vers les tables des autres ?
Tant qu’un système clair et équitable ne reliera pas la mer aux tables des Marocains, la sardine restera un témoin silencieux du paradoxe d’un pays riche de ses ressources… et pauvre dans ses marchés.



