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Entre héritage et disparition : où sont passées les dattes du Sud marocain ?

À chaque approche du mois de Ramadan, la même question revient avec insistance dans l’opinion publique marocaine : où sont passées les dattes authentiques du Sud ? Pourquoi les marchés sont-ils envahis de dattes importées alors que les palmeraies marocaines semblent reculer ?
Pour répondre, il faut dépasser l’instant du prix et entrer dans une lecture longue qui relie l’histoire agricole, les politiques publiques, le climat et les logiques commerciales.

Un secteur autrefois florissant

Pendant des siècles, les oasis de Tafilalet, Drâa, Zagora, Tata, Figuig et Ouarzazate ont constitué l’épine dorsale d’un modèle agricole unique, basé sur le palmier-dattier.
Les variétés marocaines — Mejhoul, Boufeggous, Bouskri, Aziza, Jihl — étaient non seulement consommées localement, mais aussi échangées dans tout le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest.

Jusqu’à la fin des années 2010, la production nationale dépassait régulièrement 130 000 tonnes par an, donnant au Maroc un rang honorable parmi les producteurs mondiaux.
Mais depuis quelques années, une rupture est perceptible : la production recule, la qualité devient inégale et la présence des dattes marocaines diminue dans les circuits modernes de distribution.

Pourquoi les dattes marocaines disparaissent-elles des étals ?

La disparition relative des dattes du Sud n’est pas le fruit d’un seul facteur, mais le résultat d’une convergence de crises.

1. La crise de l’eau

Contrairement à une idée reçue, le palmier-dattier n’est pas un arbre “sans eau”.
Il résiste à la chaleur, mais il dépend profondément des nappes phréatiques et des systèmes d’irrigation traditionnels.
Or, les oasis marocaines subissent depuis plus d’une décennie :

  • la baisse du niveau des nappes,

  • la raréfaction des crues,

  • la surexploitation hydrique liée à d’autres cultures plus rentables à court terme.

Le résultat est brutal : des milliers de palmiers survivent, mais produisent moins, et souvent des fruits de qualité inférieure.

2. L’héritage des maladies et de la fragilité biologique

Le célèbre champignon Bayoud, qui a ravagé les palmeraies du Maghreb au XXᵉ siècle, n’a jamais totalement disparu.
Même les plantations modernes restent vulnérables.
Beaucoup de palmiers productifs de haute valeur génétique ont été perdus, remplacés par des plants plus jeunes, encore peu productifs.

3. Les limites du Plan Maroc Vert

Le Plan Maroc Vert (2008-2020) a certes investi dans le palmier-dattier, mais selon une logique principalement quantitative :

  • plus de plants,

  • plus de surfaces,

  • plus de rendement théorique.

En revanche, les éléments clés ont été sous-estimés :

  • la gestion durable de l’eau,

  • la formation des coopératives,

  • le stockage, la conservation et la transformation,

  • l’accès structuré aux marchés.

Résultat : le Maroc a plus de palmiers, mais pas forcément plus de dattes compétitives.

Le programme Génération Green (2020-2030) promet une correction, mais ses effets réels sont encore lointains pour les petits producteurs des oasis.

Pendant que le Sud souffre, les importations explosent

Face à la fragilité de la production nationale, le marché marocain s’est progressivement tourné vers :

  • la Tunisie,

  • l’Égypte,

  • parfois les pays du Golfe.

Ces pays disposent de :

  • grandes plantations industrielles,

  • capacités de conditionnement modernes,

  • chaînes logistiques efficaces.

Le consommateur marocain, lui, ne choisit pas la patrie de la datte :
il choisit le prix, l’apparence et la régularité de l’offre.

Ainsi, les dattes tunisiennes et égyptiennes ont occupé l’espace laissé vide par les faiblesses structurelles de la filière marocaine.

L’effet du nouveau régime d’importation

Lorsque l’État marocain a instauré le système de licence d’importation, l’objectif était clair :

éviter l’inondation du marché par des volumes excessifs et protéger la production nationale.

Mais à court terme, cette décision a provoqué :

  • des retards de dédouanement,

  • des pénuries temporaires,

  • une hausse des prix juste avant Ramadan.

Cette tension a révélé une vérité dérangeante :
le Maroc est devenu dépendant des dattes importées pour nourrir sa propre population pendant le mois sacré.

Alors, où sont passées les dattes de Zagora, Erfoud, Tata et Figuig ?

Elles n’ont pas disparu.
Elles sont affaiblies, mal valorisées, mal protégées et mal intégrées au marché moderne.

Elles existent encore :

  • dans les palmeraies,

  • chez les petits agriculteurs,

  • dans les circuits informels.

Mais elles ont été évincées des grandes surfaces, des plateformes logistiques et des chaînes de distribution.

Conclusion

La crise actuelle des dattes au Maroc n’est pas une simple crise de prix.
C’est une crise de modèle agricole et territorial.

Entre le dérèglement climatique, la pression hydrique, les choix politiques et la concurrence étrangère,
les oasis marocaines paient le prix d’un développement qui a privilégié le court terme au détriment de la durabilité.

Si le Maroc veut retrouver la souveraineté sur ses dattes, il devra :

  • réconcilier agriculture et eau,

  • réinvestir dans ses oasis,

  • moderniser la transformation et la commercialisation,

  • et protéger réellement ses producteurs.

Sans cela, chaque Ramadan verra la même scène se répéter :
des dattes venues d’ailleurs sur des tables qui, jadis, vivaient de leurs propres palmiers.

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