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Après la finale de la CAN : quand la tension sort des tribunes pour envahir les rues de Dakar

La finale de la Coupe d’Afrique des Nations entre le Maroc et le Sénégal n’était pas un simple match réglé par des penalties ou des décisions arbitrales. Cette nuit-là, comme souvent lors des moments de grande intensité footballistique en Afrique, le football a dépassé sa dimension sportive pour se transformer en un langage autre : celui de l’émotion, de l’alignement identitaire et de la confrontation symbolique entre « nous » et « eux ».

Selon des informations obtenues par “Maroc Maintenant” auprès des associations représentatives de la communauté marocaine au Sénégal, la tension ne s’est pas arrêtée à la fin du match. Elle s’est étendue aux rues de Dakar, où de nombreux Marocains, notamment des étudiants, des commerçants et des professionnels de la santé, ont vécu des heures difficiles, mêlant le sentiment de défaite sportive à une vulnérabilité plus profonde : la fragilité de leur présence face à la colère collective.

Le communiqué conjoint du Collectif des médecins marocains au Sénégal et de la Ligue des étudiants marocains au Sénégal n’était pas un texte politique, mais un manifeste de préoccupation. Sa langue était prudente mais claire : des affrontements, des tensions et des événements « regrettables » ayant touché certains membres de la communauté directement après le match. Ce que le communiqué ne détaillait pas s’est confirmé à travers des témoignages croisés de Marocains résidant à Dakar : dommages matériels sur des voitures et des commerces, dégradations dans des logements étudiants, et des quartiers où l’ambiance a changé brusquement, comme si les acclamations sportives se transformaient en hostilité.

Élias, jeune médecin marocain, résume le moment avec des mots simples mais lourds de sens :
« Quelques instants avant le coup de sifflet final, tout a changé. Les acclamations n’étaient plus festives, elles étaient de colère, certaines nous tenaient pour responsables de ce qui se passait sur le terrain… comme si nous dirigions le match nous-mêmes. »

Élias n’a pas été agressé, mais l’idée que des voitures marocaines aient été vandalisées et que des commerces aient été fermés par peur suffisait à créer un sentiment que la frontière entre joie et colère était fragile, presque dangereuse.

Pour les étudiants, un autre facteur est apparu : l’isolement.
Fadwa, étudiante en médecine, explique que des messages d’alerte ont circulé entre les étudiants marocains après le match, les incitant à rester dans leurs logements. « Ce n’était pas un chaos généralisé, mais cela suffisait pour que nous nous sentions exposés, sans aucun discours officiel expliquant ce qui se passait. »

Mohamed El Yamani, commerçant marocain installé depuis des années au Sénégal, met l’événement en contexte :
« Nos relations quotidiennes avec les Sénégalais sont excellentes. Ce qui s’est passé n’était pas l’expression de la société, mais un moment de colère incontrôlée. Ce qui a rendu la situation plus grave, c’est le silence officiel. »

Dans ce cadre, Hassan Nasseri, ambassadeur du Maroc au Sénégal, a précisé que l’ambassade n’a reçu aucune plainte officielle des membres de la communauté marocaine, à l’exception de l’incident du célèbre café, où des citoyens sénégalais ont lancé des projectiles, et de l’agression de trois étudiants marocains près de la place de la République. L’ambassadeur a ajouté que la police sénégalaise est intervenue et que la situation évolue vers l’apaisement, et que ces incidents restent isolés.

Concernant le café, Nasseri a expliqué que le premier étage accueillait entre 150 et 200 clients sénégalais et marocains, et que les jets de projectiles ont surpris les présents, les obligeant à se protéger à l’intérieur jusqu’à l’arrivée de la police, avec l’aide de certains Sénégalais qui ont tenté de persuader les agresseurs d’arrêter. L’incident a causé des dommages aux fenêtres et aux portes, ainsi que le vol de cinq motos, dont trois appartenaient à des Marocains et deux à des Sénégalais. Le café est équipé de caméras de surveillance et a repris son activité dès le lendemain.

Ces éléments officiels sont importants, mais ils ne suppriment pas les questions fondamentales. Même si les incidents sont qualifiés de « limités » par l’ambassadeur, leur symbolique dépasse leur ampleur. Une attaque contre un lieu marocain et contre des étudiants marocains dans une capitale africaine amie n’est jamais anodine ; elle révèle à quel point la colère sportive peut se transformer en tension identitaire lorsqu’il n’existe pas de cadre et d’information adéquats.

Le problème ne se limite pas au Sénégal. L’Afrique vit aujourd’hui un renouveau footballistique avec une popularité massive, mais cette popularité, lorsqu’elle est laissée sans encadrement culturel ou médiatique, peut facilement glisser vers la diabolisation de « l’autre », surtout lorsque l’autre est performant ou un concurrent sérieux comme le Maroc ces dernières années.

La responsabilité est double :

  • Celle de l’État hôte, garant de la sécurité de tous sans distinction,

  • Celle de la diplomatie marocaine, qui ne doit pas se limiter au constat d’absence de plaintes, mais agir de manière proactive pour protéger la communauté et établir des canaux de communication avec les autorités locales et la société civile.

La communauté ne se mesure pas seulement au nombre de plaintes, mais au sentiment de sécurité. Le plus dangereux dans ce type d’incidents est de les normaliser comme de simples « réactions émotionnelles » liées au football. L’histoire nous enseigne que beaucoup de conflits commencent par une étincelle et peuvent se transformer en incendie si elle n’est pas éteinte avec prudence.

Le message le plus important aujourd’hui n’est pas seulement que « la situation tend vers l’apaisement », mais que des leçons doivent être tirées : le football peut être un pont entre les peuples, mais mal géré sur le plan médiatique ou sécuritaire, il peut aussi devenir un combustible pour la division.

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