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Quand les chiffres deviennent un discours : lecture de la narration des « 600 milliards de dirhams détournés »

Dans une publication remarquée sur Facebook, l’expert et activiste Ayoub Radouani a rouvert un dossier lourd sur le débat public marocain : la fuite de capitaux via la manipulation de factures et l’évasion financière.

Un chiffre colossal domine le récit : 600 milliards de dirhams auraient quitté le pays entre 2009 et 2018, selon les estimations de l’organisation non gouvernementale Global Financial Integrity.

Mais au-delà de l’impact du chiffre, la question journalistique se pose :Que révèlent réellement ces chiffres ? Comment sont-ils utilisés ? Et que montrent-ils… ou dissimulent-ils ?

Les chiffres : entre estimation et réalité institutionnelle

Le chiffre évoqué par Radouani n’est pas un chiffre officiel de l’État, mais une estimation provenant d’une ONG basée sur l’analyse des écarts dans le commerce extérieur, c’est-à-dire la comparaison entre les déclarations d’exportation ou d’importation d’un pays et celles de ses partenaires commerciaux.

Cette méthodologie, reconnue internationalement, ne mesure pas le « vol » au sens juridique, mais évalue le volume potentiel des irrégularités liées à :

  • la surfacturation,

  • la sous-déclaration volontaire des marchandises,

  • l’exploitation des failles douanières et fiscales.

Autrement dit, il s’agit d’une estimation économique, non d’un jugement légal, distinction cruciale souvent perdue dans le débat public.

Factures fictives : un phénomène structurel

Ce qui attire l’attention dans ce discours, ce n’est pas seulement l’ampleur du chiffre, mais le mécanisme attribué à cette perte : les factures fictives.
Il s’agit d’un phénomène déjà reconnu par les institutions, comme le montrent :

  • les rapports de la Direction Générale des Impôts,

  • les affaires transmises à la justice,

  • l’existence de réseaux utilisant des sociétés écran.

Cependant, ces reconnaissances institutionnelles ne garantissent pas la correspondance exacte des chiffres, mais révèlent un écart persistant entre les estimations internationales et les données officielles.

2013–2014 : un contexte politique évoqué

Radouani cite les années 2013 et 2014, estimant les capitaux détournés à 16,6 milliards de dollars, en les reliant à une « phase transitoire » où les acteurs pensaient pouvoir agir impunément.

Ici, la lecture journalistique se doit de distinguer l’économique du politique :

  • Cette période était-elle réellement exceptionnelle sur le plan de l’évasion financière ?

  • Ou sa mise en avant aujourd’hui sert-elle à construire une narration morale sur une « opportunité manquée » ?

Le rôle de la presse consiste alors à poser ces questions, sans affirmer ni infirmer.

Après 2015 : un retour de la rente ou un retour du discours ?

Lorsque Radouani évoque le « retour de la rente après 2015 », il ne fournit pas de nouvelles données chiffrées mais formule une appréciation politique implicite.
C’est là que se situe la frontière entre discours militant et analyse journalistique :

  • On ne peut confirmer un retour ou un recul de l’évasion sans données comparatives.

  • On ne peut attribuer une période entière à un phénomène structurel.

Pourtant, il est indéniable que le débat public sur la justice fiscale a perdu en visibilité après cette période, même si le phénomène n’a pas disparu.

Entre chiffre et conscience : ce qui demeure

Au-delà de la précision des chiffres, le discours de Radouani réussit à atteindre un objectif essentiel : relancer la question de la conscience économique publique.

Il ne s’agit pas de savoir :

  • Si les 600 milliards sont exacts ou exagérés.

Mais plutôt :

  • Pourquoi nous manquons de données officielles détaillées et actualisées ?

  • Pourquoi l’économie informelle et l’évasion fiscale restent-elles des sujets « saisonniers » ?

  • Qui bénéficie de ce flou persistant ?

C’est ici que le chiffre cesse d’être un outil de choc pour devenir une invitation à la réflexion collective.

Conclusion selon « Maroc Now »

Entre rapports internationaux, reconnaissances institutionnelles et discours militant, un constat demeure : les finances publiques ne se protègent pas par des slogans, mais par la transparence, des données précises et un suivi rigoureux.

Et si, comme le suggère Radouani, « la véritable bataille est celle de la conscience », la première étape consiste à distinguer estimation et vérité, critique et accusation, question et jugement.

C’est cette démarche analytique qui permet de comprendre les chiffres avec intelligence, sans céder à la panique ni à la simplification.

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