L’accueil par le Maroc de la Coupe d’Afrique des Nations 2025 a rapidement dépassé le cadre strictement sportif pour s’installer au cœur du discours économique officiel. Depuis le coup d’envoi, la compétition est présentée comme une preuve éclatante de la capacité du pays à transformer un événement sportif en moteur de croissance, en vitrine d’attractivité et en démonstration de savoir-faire organisationnel.
Mais à mesure que les chiffres du « boom économique » circulent, une autre question, plus silencieuse, s’impose : à quel Maroc ce récit s’adresse-t-il réellement ? Et surtout, quel lien entretient-il avec la vie quotidienne des citoyens confrontés à la cherté de la vie, à la précarité et aux fragilités sociales persistantes ?
L’investissement comme argument… et comme écran
Les montants engagés pour la CAN 2025 — souvent intégrés aux préparatifs du Mondial 2030 — se chiffrent en dizaines de milliards de dirhams, mobilisés pour les stades, les infrastructures de transport, les aménagements urbains et la logistique. Dans le discours institutionnel, ces dépenses sont qualifiées d’« investissements structurants », appelés à produire des retombées à long terme.
Ce raisonnement, en soi cohérent, repose toutefois sur une hypothèse implicite : que la croissance générée par ces événements se diffuse naturellement dans l’ensemble du tissu social. Or, cette diffusion reste largement inégale, voire invisible pour une grande partie de la population.
Croissance visible, pouvoir d’achat invisible
Alors que certains secteurs — hôtellerie, restauration, transport touristique — enregistrent des hausses significatives de leur chiffre d’affaires, le quotidien de nombreux ménages marocains demeure marqué par :
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la hausse continue des prix des produits de base,
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l’érosion du pouvoir d’achat,
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la fragilité de l’emploi,
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et la persistance de formes multiples de pauvreté et de vulnérabilité.
Dans ce contexte, le contraste devient frappant : un pays qui investit massivement dans des infrastructures de classe internationale, mais où une partie importante de la population peine encore à accéder à des services essentiels de qualité — santé, éducation, logement, protection sociale effective.
La CAN apparaît alors moins comme une réponse aux urgences sociales que comme une mise en scène d’une réussite macro-économique, déconnectée du ressenti quotidien des citoyens.
Sport, politique économique et hiérarchie des priorités
Le débat ne porte pas sur l’utilité du sport ou sur le rayonnement international qu’il procure. Il porte sur la hiérarchisation des priorités budgétaires.
Faut-il investir des sommes colossales dans des stades ultramodernes quand des écoles manquent d’équipements, quand des hôpitaux souffrent de pénuries structurelles, quand des milliers de familles vivent sous le seuil de la pauvreté ou dans une précarité chronique ?
La question n’est pas de nier les retombées économiques potentielles, mais de s’interroger sur leur redistribution réelle. Une croissance qui profite essentiellement à des acteurs déjà solides — grandes entreprises, groupes hôteliers, opérateurs dominants — peut difficilement être présentée comme un progrès social partagé.
Une économie de l’événement contre l’économie du quotidien
La CAN 2025 met en lumière une tension profonde entre deux logiques :
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l’économie de l’événement, spectaculaire, médiatisée, tournée vers l’extérieur ;
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l’économie du quotidien, discrète, fragile, vécue par des millions de Marocains confrontés à des choix budgétaires douloureux.
Lorsque les prix augmentent autour des lieux de compétition, lorsque certaines formes de consommation deviennent inaccessibles aux habitants locaux, l’événement cesse d’être un moment fédérateur pour devenir un facteur supplémentaire de distance sociale.
Les questions que le récit officiel évite
Derrière les discours sur la « dynamique économique » et la « confiance internationale », plusieurs interrogations demeurent ouvertes :
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Combien ces événements coûtent-ils réellement aux finances publiques, directement et indirectement ?
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Qui capte l’essentiel de la valeur créée ?
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Quels mécanismes concrets garantissent que ces investissements améliorent durablement la vie des populations les plus vulnérables ?
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Peut-on parler de succès économique lorsque l’indicateur central — le bien-être social — reste fragile ?
Une vitrine ne fait pas une politique sociale
La CAN 2025 révèle, en creux, un modèle de développement qui privilégie l’image, la visibilité et la performance organisationnelle, parfois au détriment d’un débat de fond sur la justice sociale et la redistribution.
Ce n’est pas l’événement en lui-même qui pose problème, mais l’usage politique et économique qui en est fait, lorsqu’il devient un substitut au traitement des déséquilibres structurels.
Au final, la vraie question n’est peut-être pas de savoir si la CAN est rentable, mais pour qui elle l’est, et à quel prix social. Une question que les chiffres de fréquentation, les taux d’occupation hôtelière ou les bilans médiatiques ne suffisent pas à trancher.



