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Tragédie de Safi : quand les choix urbains deviennent un risque latent Ce ne fut pas seulement la pluie, mais l’échec d’une vision d’aménagement

La tragédie qui a frappé la ville de Safi ne peut être réduite à un simple épisode de fortes pluies ou à un dérèglement climatique soudain. Elle n’est pas « tombée du ciel » au sens strict du terme. Ce qui s’est produit dépasse largement l’explication météorologique immédiate et oblige à interroger des choix d’aménagement, d’urbanisme et de gouvernance territoriale qui se sont accumulés au fil des années, jusqu’à transformer un aléa naturel prévisible en catastrophe humaine.

Selon des données officielles relayées par les autorités locales, les précipitations enregistrées à Safi ont été intenses sur une courte durée, mais elles n’ont pas atteint des niveaux historiquement exceptionnels pour la région. Cette donnée, souvent éclipsée dans le débat public, est pourtant centrale : la question n’est pas tant combien d’eau est tombée, mais comment la ville a été capable – ou non – de l’absorber et de l’évacuer.

Une ville se juge à sa capacité d’absorption, non au volume de pluie

Des sources techniques spécialisées en hydrologie et en météorologie expliquent que le danger ne réside pas uniquement dans la quantité de précipitations, mais dans la configuration du tissu urbain. Une ville dotée de cours d’eau ouverts, de zones d’expansion naturelles et de réseaux d’assainissement adaptés peut résister à des pluies bien plus importantes sans dégâts majeurs. À l’inverse, une ville aux oueds canalisés, couverts ou étranglés, aux conduites sous-dimensionnées, peut s’effondrer face à des volumes nettement inférieurs.

C’est précisément à ce niveau que se situe le cœur du problème à Safi.

Historiquement, la ville s’est développée autour de oueds et de chenaux naturels qui jouaient un rôle essentiel dans l’évacuation des eaux vers l’océan. Or, selon des sources techniques ayant requis l’anonymat, ces structures ont fait l’objet, au cours des dernières décennies, de multiples interventions urbaines : couverture partielle des cours d’eau, réduction de leur section, transformation en canalisations en béton, ou encore densification excessive des constructions sur leurs rives.

Ces choix ont été justifiés par des discours récurrents sur la « restructuration urbaine », la « mise à niveau » ou la « valorisation foncière », sans que la question des risques hydrologiques à moyen et long terme ne soit véritablement intégrée au processus décisionnel.

Quand l’oued devient une réserve foncière

Un ancien responsable communal à Safi, s’exprimant sous couvert d’anonymat, reconnaît que les décisions liées aux cours d’eau n’étaient pas toujours fondées sur une vision globale. La pression foncière et le besoin d’espaces constructibles ont progressivement conduit à considérer l’oued comme une zone « aménageable », plutôt que comme un élément naturel structurant à respecter.

Ce témoignage ne constitue pas une accusation directe, mais il éclaire une logique de gestion observée dans plusieurs villes marocaines : privilégier des solutions immédiates, au prix d’un report du risque vers l’avenir. Une logique qui, sans être nécessairement animée par une intention fautive, devient dangereuse lorsqu’elle s’inscrit dans la durée.

L’enquête judiciaire : jusqu’où ira-t-elle ?

L’ouverture d’une enquête judiciaire sur instruction du parquet traduit une reconnaissance officielle du fait que la catastrophe ne peut être dissociée de responsabilités humaines potentielles. Toutefois, des sources proches du dossier soulignent que l’enjeu majeur réside dans la profondeur de cette enquête.

Une investigation sérieuse, selon ces sources, ne devrait pas se limiter aux conditions d’intervention ou à d’éventuelles négligences en matière d’entretien, mais remonter à l’origine des décisions :
Qui a autorisé ?
Qui a validé ?
Qui a supervisé ?
Les études d’impact ont-elles été menées conformément aux normes, et surtout, ont-elles été respectées dans l’exécution ?

D’un point de vue réglementaire, tout projet affectant un cours d’eau est censé suivre une procédure rigoureuse incluant des études techniques et des validations multiples. Mais, comme l’explique un ingénieur urbaniste, le décalage entre le texte et la pratique demeure fréquent. Les études sont parfois réalisées pour satisfaire une exigence administrative, sans se traduire par des contraintes effectives lors de la mise en œuvre ou par un contrôle continu.

La ville révélée dans l’épreuve

Les inondations ont mis en évidence plusieurs points noirs transformés en goulots d’étranglement mortels, où l’eau s’est accumulée à une vitesse fulgurante sans possibilité d’écoulement. Les témoignages recueillis auprès des commerçants et habitants convergent autour d’un même mot : la rapidité.

« Nous n’avons pas eu le temps de réagir », confie un commerçant sinistré. « L’eau est entrée d’un coup, avec une violence inimaginable. »
Cette brutalité n’est pas seulement le fait de la pluie, mais celui d’un espace urbain qui ne laisse plus à l’eau ni le temps ni le chemin pour s’évacuer.

Un expert technique précise que la couverture des oueds ou leur transformation en canalisations souterraines n’est pas intrinsèquement dangereuse si les normes sont respectées. Le danger apparaît lorsque la capacité est réduite, que les exutoires sont négligés ou que l’entretien fait défaut. Dans ce cas, le cours d’eau cesse d’être un dispositif de sécurité pour devenir une menace latente.

Une responsabilité sans accusation, mais sans déni

La colère qui a suivi la catastrophe ne visait pas la nature, mais le sentiment largement partagé que le drame était prévisible. Dès lors, la question de la responsabilité dépasse le cadre technique pour devenir politique et éthique.

Un élu local résume ainsi la situation :
« La responsabilité ne signifie pas forcément corruption ou mauvaise intention. Elle peut résulter de l’accumulation de décisions à courte vue, de la banalisation des dérogations et de la marginalisation de la prévention au profit de la rapidité d’exécution. »

Gérer une ville comme si la pluie était un événement exceptionnel, à l’heure où le changement climatique s’impose comme une réalité structurelle, revient à exposer les populations à des risques majeurs.

Safi face à un tournant décisif

Ce qui rend la tragédie de Safi encore plus douloureuse, c’est qu’elle a frappé le cœur de l’activité économique et sociale de la ville. Les victimes se trouvaient sur leurs lieux de travail, dans les espaces de subsistance quotidienne. Il ne s’agit donc pas d’un accident périphérique, mais du résultat d’un mode de gestion urbaine ayant eu un impact direct sur la vie des citoyens.

Aujourd’hui, après le retrait des eaux, Safi se trouve à un carrefour :
soit refermer le dossier sous l’angle commode de la « fatalité naturelle »,
soit ouvrir, avec courage, un débat institutionnel sur l’urbanisme, la planification et la reddition des comptes.

L’enquête judiciaire constitue une première étape. Mais elle ne prendra tout son sens que si les projets sont réexaminés, les études scrutées et les décisions passées soumises à l’épreuve de la responsabilité. À ce prix seulement, la tragédie pourra devenir un enseignement collectif, et non un drame appelé à se répéter.

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