Alors que le Maroc connaît une vague de manifestations inédites menées par la Génération Z, l’ancien ministre de la Justice et cadre du Rassemblement national des indépendants, Mohamed Oujjar, a livré sur la chaîne Al-Arabiya un discours à contre-courant :
il a salué les jeunes manifestants, parlant d’un “exercice démocratique positif”, et les a invités à “exprimer leurs aspirations à travers les urnes”.
Derrière ce ton conciliant et apaisé, se cache une double lecture possible :
S’agit-il d’une ouverture sincère au dialogue avec la jeunesse, ou bien d’une manœuvre politique destinée à canaliser la contestation dans le cadre institutionnel sans en interroger les causes profondes ?
Un changement dans la rhétorique officielle ?
Le discours d’Oujjar tranche nettement avec le langage traditionnel des élites politiques face à la rue.
Pas de mise en garde contre “le chaos” ou “l’instabilité”, mais au contraire, un appel à la reconnaissance de la valeur démocratique de la mobilisation :
“Le Maroc est un pays de manifestations, un espace qui s’est toujours élargi pour accueillir la pluralité des expressions depuis l’indépendance.”
Cette tonalité optimiste laisse entrevoir une prise de conscience : le Maroc officiel commence à comprendre que la Génération Z est devenue un acteur politique à part entière, bien plus qu’un simple spectateur désabusé des affaires publiques.
De la rue aux urnes : un pari risqué
En exhortant les jeunes à “transférer leurs revendications vers les urnes”, Oujjar semble miser sur la voie institutionnelle comme solution à la crise de confiance.
Mais la question centrale demeure :
Les jeunes croient-ils encore à la politique électorale ?
Comment convaincre une génération qui manifeste précisément contre le sentiment d’inutilité du vote et le déficit de représentativité ?
Le défi dépasse la simple communication. Il s’agit de réinventer la médiation politique dans un pays où le fossé entre gouvernants et gouvernés ne cesse de s’élargir.
Apaiser sans vraiment écouter ?
Oujjar a tenu à “innocenter” les jeunes des actes de violence ayant émaillé certaines manifestations, rejetant la faute sur des “éléments déviants”.
Cette distinction entre “manifestants légitimes” et “fauteurs de troubles” vise à protéger la légitimité morale du mouvement tout en le maintenant dans un cadre acceptable pour l’État.
Cependant, cette approche, aussi bienveillante soit-elle, réduit la contestation à un simple cri d’idéal, sans aborder les dimensions structurelles du malaise : chômage, précarité, inégalités territoriales, perte de confiance dans les institutions.
Un budget comme réponse politique ?
L’ancien ministre affirme que le gouvernement “répondra à ces attentes à travers la loi de finances”.
Mais que peut vraiment un projet de loi budgétaire face à une colère générationnelle ?
Peut-on réparer le lien social par des chiffres ?
Le risque ici est de confondre réparation économique et reconnaissance politique.
La jeunesse ne réclame pas seulement des mesures sociales, elle revendique une place dans la décision, un respect symbolique, une reconnaissance citoyenne.
La Génération Z, un acteur désormais incontournable
Le mérite du discours d’Oujjar est d’admettre, même implicitement, que le pouvoir marocain s’était trompé sur cette jeunesse.
“Nous pensions à tort que ces générations n’étaient pas intéressées par la politique, et les voici dans les rues, exprimant leur rêve d’un Maroc propre et plus juste.”
Ce constat marque un tournant. Le Maroc numérique s’est transformé en Maroc de la rue, et cette métamorphose impose une redéfinition du contrat social.
Analyse finale
Le discours d’Oujjar oscille entre lucidité et prudence.
Il incarne une posture d’ouverture contrôlée : reconnaître la légitimité du mouvement sans remettre en cause l’ordre politique.
Mais il a au moins le mérite de briser le silence et d’ouvrir la voie à une réflexion sur la place de la jeunesse dans la démocratie marocaine.
La véritable question demeure :
S’agit-il d’un réel tournant dans la manière dont l’État entend sa jeunesse ?
Ou d’une opération de communication visant à calmer une tempête sociale en attendant que le calme revienne ?
Les prochains mois, et surtout la teneur du projet de loi de finances, diront si le Maroc a réellement entendu la voix de ses jeunes, ou s’il continue simplement à gérer la contestation au lieu de l’écouter.



