D’Agadir à Nador en passant par Essaouira, des milliers de Marocains sont descendus dans la rue devant les hôpitaux publics, scandant contre ce qu’ils décrivent comme de la « négligence » et une « mort gratuite ». Alors que se multiplient les récits tragiques de femmes enceintes décédées et de familles en deuil devant les urgences, le ministère de la Santé s’empresse d’annoncer des mesures qualifiées de « strictes » pour imposer la discipline professionnelle et redorer l’image du secteur.
Mais la question demeure : sanctions disciplinaires et circulaires de rigueur suffiront-elles à apaiser la colère populaire et à restaurer la confiance des citoyens ? Ou bien la crise est-elle plus profonde, révélant un effondrement structurel qui dépasse les simples absences ou retards individuels ?
Le ministère : la discipline avant tout
Le ministre de la Santé, Amine Tehraoui, a récemment publié une circulaire appelant à un strict respect des horaires de travail, à une présence effective dans les établissements de santé, à l’application des systèmes de garde et d’astreinte, ainsi qu’au port obligatoire de la tenue réglementaire et du badge professionnel.
Selon le ministère, les dysfonctionnements observés seraient liés, en partie, à des « comportements individuels déviants » tels que des absences injustifiées, des retards répétés ou des départs avant la fin des horaires légaux. Il a insisté sur l’application ferme des retenues sur salaire et le déclenchement de la procédure d’abandon de poste en cas d’absence prolongée.
Les responsables administratifs ont été appelés à renforcer les contrôles de présence, notamment dans les services d’urgence, à afficher les plannings de garde dans des lieux visibles, et à les transmettre aux autorités compétentes afin de garantir plus de transparence.
La rue : une tragédie quotidienne que ne peut arrêter une simple circulaire
Pour les manifestants, la crise ne se résume pas à des problèmes de présence ou de ponctualité. Ils dénoncent une situation beaucoup plus grave qui traduit un effondrement structurel du système de santé.
Ils pointent du doigt une pénurie criante de personnel médical et paramédical, des équipements défectueux laissés sans réparation, une surcharge des services vitaux, et des délais de prise en charge qui mettent en danger la vie des patients.
Les mobilisations, parties d’Agadir, se sont rapidement propagées à d’autres villes, révélant une crise nationale et non pas seulement locale. Sur les réseaux sociaux, de nombreux témoignages circulent, notamment ceux de décès tragiques de femmes enceintes dans des conditions bouleversantes, renforçant le sentiment d’injustice et de colère.
Les voix des droits humains : une crise structurelle
La Réseau Marocain pour le droit à la santé et le droit à la vie a souligné que la situation est due à des « dysfonctionnements structurels » : manque de financement, déficit en ressources humaines, absence d’équipements essentiels, et inexistence d’un système national de suivi des infections nosocomiales.
Des études académiques récentes vont plus loin, affirmant que plusieurs hôpitaux publics n’exploitent pas pleinement leurs capacités d’accueil, tandis que des ressources financières sont gaspillées sans réel impact, soulevant la question de la gouvernance et de l’efficacité de la gestion du secteur.
Le fossé entre le discours officiel et la réalité vécue
-
Le ministère met en avant : sanctions, révocations et nouvelles circulaires.
-
Les citoyens répondent : manque de médecins, équipements hors service, tragédies répétées.
-
Les acteurs des droits humains alertent : la crise est systémique et appelle une refonte en profondeur.
La question de fond reste entière : des mesures administratives suffiront-elles à combler le fossé de confiance entre le citoyen et l’hôpital public ?
Questions ouvertes
-
Pourquoi le ministère se limite-t-il à des mesures disciplinaires sans publier de rapports détaillés sur les résultats des enquêtes ?
-
Les révocations et sanctions suffisent-elles, ou faut-il engager une responsabilité élargie touchant la gestion régionale et nationale ?
-
Quelles sont les mesures concrètes pour renouveler et entretenir les équipements médicaux ?
-
Comment le gouvernement compte-t-il réduire les inégalités flagrantes entre grandes villes et zones rurales en matière d’accès aux soins ?
-
Quand verra-t-on émerger une stratégie nationale globale de refonte du secteur, loin des solutions temporaires ?
Conclusion
Ce qui se joue aujourd’hui devant les hôpitaux marocains est un moment décisif : soit il devient l’occasion d’une réforme profonde rompant avec des décennies de laxisme et de négligence, soit il restera une tempête passagère, où la colère populaire se heurte à des décisions administratives limitées.
Les Marocains n’exigent plus seulement la « discipline des fonctionnaires », mais leur droit constitutionnel à la santé, en tant que service public essentiel garantissant dignité et vie.



