La question s’impose d’emblée : le Commandement des croyants, tel que présenté par Abdallah Boussouf dans son dernier ouvrage « Le Commandement des croyants : la référence spirituelle de l’islam du juste milieu », constitue-t-il véritablement un pont entre tradition et modernité ? Ou bien représente-t-il une manière renouvelée de réaffirmer la légitimité religieuse dans le cadre de l’État contemporain ?
De la présentation au décryptage
La première lecture, proposée par notre confrère Yassine Hakan sur le site d’« Al-Arabiya », a permis de tracer les lignes directrices du livre : des origines du Commandement des croyants inspirées de la Bay‘a d’al-Ridwan, à son rôle historique dans l’équilibre entre État et religion, en passant par les réformes du champ religieux au Maroc et l’idée de la « Tamaghrabit » comme passerelle entre identité et modernité.
Mais une seconde lecture ne saurait se limiter au résumé : elle tente d’analyser l’architecture intellectuelle que Boussouf propose et d’en examiner les ressorts et les limites.
Boussouf entre histoire et sociologie
Boussouf apparaît à la fois comme historien et comme sociologue. Il s’appuie sur l’histoire pour rappeler l’ancrage séculaire du Commandement des croyants, tout en recourant aux outils de la sociologie et de l’anthropologie pour expliquer la cohabitation entre religieux et politique dans le contexte marocain.
D’où une interrogation méthodologique : cette hybridation des approches a-t-elle enrichi son argumentaire, ou bien l’invocation de la légitimité historique a-t-elle parfois servi à éluder les tensions posées par les réalités actuelles ?
Tradition et modernité : le paradigme de Boussouf
Dans la perspective de Boussouf, le Commandement des croyants ne se réduit pas à une institution religieuse traditionnelle. Il se présente comme levier d’équilibre entre l’islam, religion de l’État marocain, et les impératifs de la modernité. Mais une question critique se pose :
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S’agit-il d’une lecture académique et autonome, qui repense le rapport entre État et religion ?
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Ou bien d’une reformulation savante du discours officiel sur la spécificité marocaine et l’articulation entre légitimité religieuse et modernité politique ?
Vers un modèle marocain ?
L’un des points marquants du livre est l’idée selon laquelle l’expérience marocaine de gestion du champ religieux pourrait constituer un modèle exportable, notamment en Afrique. Si ce propos souligne à juste titre la richesse d’une expérience marocaine fondée sur la modération et la tolérance, il soulève toutefois une interrogation : la singularité historique et culturelle du Maroc peut-elle être transposée ailleurs ? Ou bien la force de ce modèle réside-t-elle précisément dans son lien indissociable avec le Commandement des croyants, une spécificité nationale difficilement reproductible ?
Des questions ouvertes
Cette seconde lecture ne cherche pas à invalider la thèse de Boussouf, mais à élargir l’horizon du débat que son livre alimente. A-t-il réussi à présenter le Commandement des croyants comme une architecture politico-spirituelle capable de dépasser ses fonctions traditionnelles pour répondre aux défis contemporains ? Ou bien son analyse traduit-elle avant tout un effort de rationalisation d’une légitimité historique réactualisée ?
Au bout du compte, le débat que suscite l’ouvrage d’Abdallah Boussouf s’avère d’autant plus pertinent à une époque où s’accroît la nécessité de comprendre les relations entre religion et politique, entre tradition et modernité, entre identité nationale et ouverture au monde. Un débat qui ne remet nullement en cause la centralité du Commandement des croyants, mais qui, au contraire, en souligne la profondeur comme institution fédératrice, garante de la continuité et de la stabilité, tout en ouvrant la voie à une réflexion sur l’avenir, entre héritage et modernité.



