samedi, avril 11, 2026
AccueilActualitésQuand le ciel arrose… et que le marché s’enflamme : le paradoxe...

Quand le ciel arrose… et que le marché s’enflamme : le paradoxe de l’abondance et de la cherté au Maroc dévoile les failles de la répartition de la richesse agricole

Dans une scène qui, à première vue, ressemble à un « don céleste » inattendu, le ciel a de nouveau ouvert ses réserves au-dessus du Maroc, annonçant la fin d’un cycle de sécheresse sévère et le début d’une saison agricole exceptionnelle. Au cœur du Conseil des ministres présidé par Mohammed VI, des chiffres porteurs d’espoir ont été présentés : des précipitations record, des réserves hydriques confortables et des perspectives de production parmi les plus prometteuses depuis des années. Mais derrière cette image rassurante, une question plus profonde s’impose : ces « richesses divines » profitent-elles réellement au citoyen marocain, ou finiront-elles par s’évaporer dès la première vague de chaleur, comme cela s’est produit lors de saisons précédentes ?

Les données officielles exposées par le ministre de l’Agriculture Ahmed El Bouari font état d’un cumul pluviométrique de 520 mm, soit une hausse de 54 % par rapport à la moyenne historique, avec un taux de remplissage des barrages atteignant 75 %. En théorie, ces indicateurs annoncent une stabilisation des prix alimentaires, une relance du monde rural et une amélioration des performances économiques globales. Pourtant, l’expérience marocaine montre que la relation entre abondance de production et baisse des prix n’est ni automatique ni linéaire.

Sur le terrain, les signaux sont encourageants. Les pluies tardives de mars et avril ont joué un rôle décisif dans la consolidation des cultures et la garantie de leur développement, comme le souligne l’expert agricole Riad Ouhtita. Mais cet optimisme reste fragile : des maladies fongiques menacent certaines cultures, tandis que le marché intérieur continue de souffrir de déséquilibres structurels bien plus profonds que la simple question de l’offre et de la demande. Ici, le débat quitte le registre naturel pour entrer dans celui des choix économiques.

Le paradoxe central, qui se répète presque chaque saison, demeure inchangé : l’abondance ne se traduit pas nécessairement par un soulagement pour le consommateur. Sur les marchés des légumes et des viandes, les prix restent élevés malgré l’amélioration de l’offre. La cause, selon plusieurs analyses, est moins technique que structurelle : une intermédiation excessive qui capte la valeur, dilate les marges et éloigne les bénéfices à la fois du producteur et du consommateur. Il en résulte une agriculture productive, mais un système de prix déconnecté de la logique d’abondance.

Sur le plan macroéconomique, le secteur agricole reste un pilier fondamental. Il contribue entre 12 % et 14 % du PIB, emploie près d’un tiers de la main-d’œuvre et influence directement la demande intérieure, notamment via les populations rurales représentant entre 40 % et 45 % de la population. D’où l’optimisme exprimé par l’économiste Khalid Hams : une bonne campagne agricole se traduit mécaniquement par une amélioration des indicateurs de croissance.

Mais cette « croissance » elle-même soulève une autre interrogation : s’agit-il d’une croissance statistique ou d’un véritable développement ? Autrement dit, se traduit-elle par une amélioration tangible du niveau de vie, ou reste-t-elle confinée aux agrégats macroéconomiques ? Les expériences passées suggèrent qu’une part importante de la production est orientée vers l’exportation, afin de générer des devises et renforcer la position du Maroc dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. D’où ce sentiment récurrent au sein de la population : « nous produisons beaucoup… mais nous consommons cher ».

Au fond, cette dynamique cyclique—de la sécheresse à l’abondance, puis à la cherté—révèle un double déséquilibre : d’une part, la vulnérabilité d’un modèle agricole encore dépendant des aléas climatiques ; d’autre part, une structure de marché qui ne permet pas une redistribution équitable de la valeur. Et dès la première vague de chaleur estivale, l’équation pourrait rapidement se renverser : pression accrue sur les ressources hydriques, tensions sur l’approvisionnement et retour du discours sur le « stress hydrique » pour justifier la persistance des prix élevés.

Ainsi, les « richesses célestes » ne suffisent pas à elles seules à garantir le bien-être du citoyen, à moins qu’elles ne soient accompagnées de réformes profondes touchant les circuits de distribution, les mécanismes de fixation des prix et les priorités d’exportation. Car la véritable équation ne réside plus dans la quantité de pluie tombée du ciel, mais dans la manière dont les fruits de la terre sont redistribués.

Au final, la question demeure suspendue entre ciel et marché : cette saison exceptionnelle marquera-t-elle un tournant réel dans la relation des Marocains à leurs ressources agricoles, ou ne sera-t-elle qu’un nouvel épisode d’une histoire bien connue, celle d’une abondance dans les champs… et d’une cherté persistante dans les marchés ?

Articles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -spot_imgspot_imgspot_imgspot_img

Les plus lus

Recent Comments